La méforme des réformes

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Constats, déclarations, propositions, dénégations, se sont entrechoqués et télescopés au cours de ces dernières années pour caractériser l’état de l’enseignement dans notre pays.

Au moment où une télévision privée algérienne a décliné ces derniers jours, en feuilleton, les  »confessions » d’un ancien ministre de l’Éducation du temps du président Boudiaf – où il accuse ce dernier d’être « mal conseillé » lorsqu’il déclara que l’école algérienne était sinistrée – un autre débat domine l’administration de Abdellatif Baba Ahmed, actuel du ministre de l’Éducation nationale; il s’agit d’évaluer les réformes de son prédécesseur, Boubekeur Benbouzid, qui se sont étalées sur une quinzaine d’années. En entreprenant de mener une telle opération, le premier responsable du secteur de l’Éducation avait accordé en février dernier, un délai très restreint (à peine quelques semaines) à des commissions spécialisées pour mener le débat sur les réformes. Le sujet, tel qu’il est présenté par une certaine presse marquée par un conservatisme de mauvais aloi, acquiert une sensibilité particulière où Benbouzid lui-même est  »suspecté » d’avoir puisé dans le rapport de la commission Banzaghou, installée par le président de la République au début des années 2000 pour faire des propositions sur les réformes de l’École algérienne. Hormis sans doute quelques formalités sans grand impact sur le fond, le département de Banbouzid avait, en gros, jugé comme  »hérétiques » les propositions de Benzaghou. On sait que la commission en question est allée très loin dans ses propositions de façon à moderniser le système éducatif algérien, afin qu’il puisse répondre aux défis de l’heure que charrient les impératifs de la relance économique et de la mondialisation. En grande partie, et pendant des années, le débat, ou le crypto-débat, s’était focalisé sur un volet pédagogique dont on a voulu faire un mythe, à savoir l’approche par compétence. Des conférences, des séminaires et des stages bloqués ont été convoqués en vue d’en débattre et de polémiquer sur ses « vertus » et ses limites, pour, enfin, conclure que seuls 4 % des enseignants  »maîtrisent » cette approche. Le Cnapest, Conseil national des professeurs de l’enseignement secondaire et technique, a souhaité que, au cours des assises de l’évaluation des réformes scolaires qui se tiennent cette semaine, Benbouzid et Benzaghou soient présents pour pouvoir apporter des éclairages par rapport aux réformes telles qu’elles ont été menées au moins depuis 2003. Le docteur Ali Benmohamed, ancien ministre de l’Éducation, a été désavoué publiquement par le président Boudiaf, lorsque ce dernier déclara devant le Conseil national de transition (CNT), parlement désigné après l’arrêt du processus électoral, que l’école algérienne était sinistrée. Le président déplora le fait que cette institution formait des chômeurs. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, Mohamed Hardi- assassiné par la suite devant sa fabrique de céramique- soutenait, quant à lui, que l’école algérienne  »formait des terroristes ». Il fera aussi état du nombre d’enseignants qui, à l’époque avaient rejoint les maquis islamistes.  Les preuves de la nidification de l’extrémisme religieux à l’école ne datent pas d’aujourd’hui. Certains programmes d’éducation religieuse, le déficit d’enseignement de l’histoire et de la géographie du pays de façon à enraciner l’élève dans son terroir et la médiocrité de certains enseignants ont cassé les ressorts et les énergies juvéniles; pire, parfois ils ont perverties pour servir les causes les plus obscures. Quant à l’absence d’objectifs pratiques de l’enseignement en général, elle est illustrée par la grave discordance qui grève la relation entre la formation et l’économie du pays. Les réflexes conditionnés et les automatismes administratifs, basés sur la recherche de la quantité (nombre d’établissements construits, nombre d’élèves scolarisés, nombre de manuels scolaires imprimés, taux de « réussite » au baccalauréat,…), ont presque fait oublier aux responsables de l’Éducation nationale la raison d’être de l’école et la raison de leur nomination, eux les responsables, dans les postes supérieurs où ils se trouvent.  En lançant ses propres réformes, l’équipe de Benbouzid, sans doute grisée par les essais de  »laboratoire » qu’ils n’ont cessé de mener sur les élèves, ne voyaient pas de fin auxdites réformes. C’est un cadre supérieur du ministère de l’Éducation, M.Hadous, qui le déclara en janvier 2009: « la réforme du système éducatif est un processus continu et permanent et dont le souci premier demeure la recherche pédagogique pour améliorer la qualité de l’enseignement. C’est pourquoi les chantiers de la réforme ne sont jamais achevés ».

Contre-réformes?

Constats, déclarations, propositions, dénégations, se sont entrechoquées et télescopées au cours de ces dernières années pour caractériser l’état de l’enseignement dans notre pays. Les déclarations les plus contradictoires et les moins harmonieuses ont été faites par les responsables même de ce secteur. De l’obsession du nombre de manuels scolaires à imprimer chaque année- alors que, sous d’autres cieux, ce manuel n’existe même pas-, jusqu’à la proposition de faire recruter des retraités de l’éducation pour assurer les cours de français et d’anglais, les errements se suivent et bouchent l’horizon des vraies réformes. La logique voudrait que le ministère de l’Éducation nationale fasse élaborer des programmes par des experts en pédagogie et psychopédagogie, et que les supports en soient des manuels scolaires rédigés par des enseignants indépendants et que l’on retrouve que le marché. La concurrence va s’établir sur la base de la présentation du livre, de sa reliure et de sa méthode de décliner le programme ministériel portant la  »touche » de son rédacteur. En dehors de ce jeu libre du choix du livre scolaire, le gouvernement sera sollicité pour de prendre en charge les élèves nécessiteux en leur accordant une allocation pour l’acquisition de fournitures scolaires. Que dire de la peu digne controverse sur l’histoire des placards destinés à recevoir le surplus d’affaires scolaires que ne peut pas contenir le cartable de l’élève? Programmés, déprogrammés, l’administration a cherché à faire des cautères sur une iambe de bois. Quant à l’enseignement des langues, l’Algérie a perdu un potentiel presque unique en Afrique, par une politique zélée d’arabisation au rabais, au moment où des hauts responsables de l’État mettent leurs enfants à l’ « abri » de l’école algérienne, en les envoyant à l’étranger. Dans pareille situation, des parents d’élèves n’ont pas hésité à tirer la conclusion que les programmes de l’école publique, tels qu’ils sont conçus et enseignés, font de cette institution une école pour de nouveaux  »indigènes ». Le bilan de l’ère Benbouzid, tel qu’il sera établi par les assises sur les réformes scolaires, pourra-t-il constituer un prélude à une salutaire  »contre-réforme », ou bien demeurera-t-il prisonnier des jeux politiciens et idéologiques qui ont pris en otage l’école algérienne depuis l’Indépendance? 

         

 Amar Naït Messaoud

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