Amar Naït Messaoud
Quelle autre preuve éclatante de la faillite consommée de l’école algérienne que ces cours dits de »soutien », lesquels ne sont soutenus par aucune réglementation légale, ni, encore moins, par un quelconque cahier de charges pédagogique. La déliquescence de l’école publique a fait visiter à l’enseignement dans notre pays le fond de l’abîme et de l’absurde. Comment a-t-on pu faire pour installer un approximatif décor de classe dans des garages loués en ville ou à la périphérie? Des garages parfois inachevés, où les élèves s’assoient sur des madriers, appuyés sur quelques briques ou morceaux de parpaings. Pour la sécurité physique des élèves, il faudra repasser. Un scrupule qui tient peu de place dans l’empire du lucre. Dans une complicité générale, on a déplacé l’école dans la rue, à l’intérieur de sombres bicoques, où les nuages de ciment s’ajoutent à la poussière de la craie. Avec le consentement tacite de toutes les parties, élèves, parent d’élèves, directeurs de lycées et de collèges, syndicats, académie, ministère de l’Éducation, on a réussi à installer dans l’informel un précieux créneau, celui qui est censé ouvrir la porte de l’avenir à nos enfants. Avec la passivité des services de sécurité des services d’hygiène, de l’administration des impôts et des caisses d’assurance, une activité « économique », fortement lucrative, est exercée dans de lugubres quartiers, dans des conditions physiques et morales plus que douteuses, loin des yeux chastes des responsables de l’Éducation. Il n’y a pas à se poser de questions sur la provenance des enseignants qui assurent ce genre de cours. Ce sont les mêmes enseignants payés par l’État, avec l’argent de la collectivité qui sont affectés dans les lycées et collèges d’enseignement moyen. Il faut surtout croire les élèves s’ils vous avouent leur satisfaction par rapport à la prestation des enseignants. Ces derniers ont trouvé le filon. Ils ont mis en branle l’astuce qui consiste à faire de la »rétention » d’informations et à développer de la nonchalance dans l’école publique, pour donner une autre image d’eux-mêmes dans un…garage! Les absences répétitives, le déficit de préparation de cours et les autres bricolages qu’ils s’autorisent dans les cours officiels ne portent pas souvent à conséquence, tant que les mensualités sont versées. Dans le cas contraire, les syndicats sont là pour faire la pression sur l’administration. L’on se sent, en revanche, en devoir de donner l’impression de bien conduire l’élève aux examens, fût-ce sur le parquet poussiéreux d’un garage en construction. L’enjeu est de taille. Il s’exprime en espèces sonnantes et trébuchantes, réglées rubis sur l’ongle. Cela se passe de la même manière à l’échelle de tout le pays, autant dire à l’échelle »industrielle ». Lorsqu’ils ne se murent pas dans le silence, les responsables du ministère de l’Éducation semblent jouer à la vierge effarouchée, en donnant l’impression qu’ils découvrent, en même temps que monsieur tout le monde, les bas-fonds de la perversion des valeurs de l’éducation . Hypocritement, ils donnent instruction aux établissements scolaires de recevoir les élèves, pendant les vacances de printemps et aux dernières semaines du mois de mai, pour leur donner des cours de soutien…gratuitement. Personne ne répond à l’appel: ni les enseignants, ni les élèves (déjà inscrits dans les …garages), ni les directeurs d’établissements. Le ministère l’aura bien compris. Il ne cherche même pas un improbable bilan d’une opération vouée, dès le départ, à l’échec, et dont personne n’est vraiment convaincu. Les parents sont soumis à une double saignée: les frais de l’instruction publique (livres, fournitures scolaires, transport,…) et les frais de l’école informelle. Le cours le moins cher y revient à pas moins de 1000 dinars par mois. Les enseignants qui assurent les cours de soutien sont, pour la plupart, engagés sur plusieurs fronts à la fois. Pendant toute la semaine, plus le week-end. Le jeu en vaut la chandelle. Argent quand tu nous tiens, on peut dire, adieu bon sens. L’adage qui dit »la fin justifie les moyens » n’a sans doute jamais trouvé un terrain d’expression aussi fertile.
A. N. M.
