Par Abdennour Abdesselam
Plusieurs penseurs ont tenté de proposer non pas une définition de la poésie, mais des explications provisoires, tellement elle est un domaine dynamique, en marche vers un endroit toujours non atteint et même insaisissable. Elle éveille en nous la force de ce que peut nommer et suggérer un mot et repousse ainsi chaque fois un peu plus loin les limites de la pensée et de la langue. C’est dans cette polysémie des sens, que peut avoir un même mot, que se forge et progresse la poésie. Elle devient ainsi une activité sociale précise et relève du domaine de la pensée. Nous oublions souvent que la poésie est née avant la grammaire, c’est-à-dire, avant l’imposition des normes établies dans l’usage formel de la langue. C’est pourtant par la poésie que l’homme est en contact particulier et intense avec sa langue, dans laquelle il s’enracine. Alors, les poètes outrepassent et transgressent cette « normativité » à travers toute la liberté qu’ils prennent et qu’ils confèrent aux mots. Ainsi pour Mouloud Mammeri : « …qui dit poésie, dit libération de toutes les contraintes. Le verbe ailé du poète est par définition ce qui échappe à la règle imposée, en lui se reconnaissent et souvent par lui sont initiés ceux qui travaillent à réaliser l’avènement de toutes les libertés ». Rebelle aux normes, la poésie des poètes libres s’est imposée comme genre d’expression devenue universelle à travers les correspondances qu’elle établit dans et entre les sentiments humains. Elle montre par exemple que les hommes sont malheureux ou heureux de la même façon. Cette similitude et ces correspondances analogiques et contiguës ne sont pas le fait du hasard. Elles sont caractéristiques d’un rapport de la commune vie des hommes sur terre dans tout ce qu’ils ont en partage, naturellement. Elle devient alors l’univers magique de la parole, un chant à plusieurs voix, qui humanise la vie et Paul Eluard disait : « La poésie est un langage qui chante » dont il faut se garder de triturer du sens, car, poursuit-il : « les mots de la poésie ne mentent pas ». C’est dans la poésie, dans ce qu’elle remplit comme fonction sociale pour l’homme, qu’une bonne partie de l’histoire des peuples a été fixée et consignée. Pour sujet d’exemple, nous pouvons noter que toute l’histoire de la Grèce antique a été le fait des poètes, à l’image de Homère, Sophocle, Fénelon, Oside ou encore Virgile. Celle de la Kabylie n’en est pas moins un livre de l’histoire de notre région que nous devons, nous aussi, à des poètes de grand talent comme Youcef Ouqaci, Mouh At Lmesaoud, Sidi Qala, Si Mohand Oumhand, Smail Azikiou, Mammar Ahesnaou, Yemma Khlidja Tamcheddalt, Laarbi At Oujaoud, Mouhend Omoussa Awaguennoun Sidi Mhend oussadoun, Lhadj Mouhand Ouachour, Mouhand Said Amlikech et bien d’autres encore présentés par Mammeri dans Poèmes Kabyles anciens. Ici, les noms ne sont pas simple évocation nominative, mais ils déterminent la personnalité même de la langue berbère de Kabylie.
A. A.
