Excepté les épisodes équivoques d’octobre 2002 puis de la présidentielle 2004, qui se sont déroulés dans des conditions qui ne garantissaient pas le libre choix des citoyens, cela fait huit ans que la région ne s’est pas exprimée électoralement de claire façon. Le référendum sur la charte pour la paix et la réconciliation, pour s’être déroulé dans des conditions à peu près normales, procède d’une logique qui ne peut être rapportée à celle du double scrutin de ce jeudi. Il confirme tout juste une rupture avec les épisodes violents du passé récent et un retour à une pratique politique apaisée. Demain, les citoyens seront au rendez-vous d’une élection nominale sur des enjeux d’immédiate proximité. La seule donnée qu’on peut d’ores et déjà considérer comme certaine est celle ayant trait à un accroissement du taux de participation qui n’était que de 10 % le 29 septembre passé. En l’absence de moyens de mesure de l’état de l’opinion, il est des plus malaisés de jouer plus avant les Cassandre. La société, dans son ensemble, semble entrer dans une phase de doute. L’acte électoral est l’objet de suspicion et comme frappé d’une certaine inanité. Durant près de trois ans, où il a régné en maître de la rue, le mouvement des archs n’a cessé de diabioliser l’acte de voter jusqu’à ériger l’interdit au rang du sacré dont la violation était assimilée à un grave blasphème. L’échec de son action, qui a longtemps braqué de larges franges de la société dans une posture d’urgence, s’est accompagné d’une certaine désespérance vis-à-vis de l’action politique et à d’un brouillage important de ses repérages. De son côté, le FFS qui a eu à gérer depuis octobre 1977 a sans cesse cultivé l’idée de l’étroitesse de la marge de manœuvre des élus locaux. Si cela renvoie quelque part à une certaine dérobade, il correspond aussi à l’évolution du cadre juridique d’exercice des fonctions municipales. Les édiles ont été tour à tour dépossédés des prérogatives d’affectation des logements sociaux puis de la gestion du foncier communal au profit de l’administration. Le citoyen lambda est mis caricaturalement en demeure de voter pour des candidats qui l’avisent par avance de l’inanité d’un tel choix. Il est sinon invité à arbitrer des enjeux qui dépassent de loin le simple choix local. Aussi bien le FFS que le RCD, qui ont beaucoup mis à contribution leurs leaders, ont préféré interpeller les citoyens sur des questions qui peuvent paraître trop « aériennes ». Le premier entend ainsi « réhabiliter le politique » tandis que le second aura découvert en les services secrets une tête de turc qu’il n’a cessé de malmener. Le fait est que la bipolarité FFS-RCD semble avoir vécu. Le parti de Sadi ne semble plus en position de s’embusquer comme un challenger du FFS. L’ex-parti unique opère dans le même temps un fracassant retour en réussissant notamment à Tizi Ouzou à surpasser le FFS en termes de prétentions électorales. Les partis au pouvoir ont globalement essayé de faire de leur situation une plus-value électorale. « Votez pour nous et nos ministres vous débloqueront des enveloppes de développement », disent grosso modo les hérauts du FLN et du RND. Une réclame que le FFS assimile à un chantage du type de la triste politique « pétrole contre nourriture » imposée à l’Irak. Si le volume de la campagne a été quantitativement important, son orientation thématique ne semble pas avoir réussi à capter l’attention du plus grand nombre. Autant une vue globale donne un avantage au parti d’Aït Ahmed, qui a été le plus présent sur les scènes de campagne, autant une observation détaillée de la réalité de chaque localité paraît seule à même de percer un tant soi peu le mystère des urnes. Cette observation pourra, par exemple, mieux révéler les prétentions de certaines listes d’indépendants, prendre en compte les prestations inégales des équipes FFS sortantes et mettre en exergue des enjeux économiques strictement locaux que le halo des discours principiels tend à cacher. Dans la rue, les supputations vont bon train comme pour un match de football. Les uns parient sur la fidélité de l’électorat au parti d’Aït Ahmed tandis que d’autres tablent sur les recompositions induites par tant d’années de profonde crise. Les discussions peinent à converger vers un juste milieu. De quoi vont accoucher toutes ces années de crise et de remises en cause généralisées ?Trop d’artefacts assombrissent d’évidence l’échographie d’un enfantement qui va sanctionner une si longue grossesse. On croise les doigts et on souffre les dernières heures qui restent de cette angoisse prénatale.
M. Bessa
