Par Amar Naït Messaoud
L’épopée de la guerre de Libération nationale demeure le moment phare de l’Algérie contemporaine, sachant que ce repère est celui qui fonde l’État algérien moderne, sorti des labyrinthes d’une histoire qui, à l’échelle de la planète, était faite d’une colonisation européenne massive à l’échelle de plusieurs continents. Pour l’Algérie d’aujourd’hui, la déclaration du premier novembre 1954 et la plate-forme de la Soummam, établie deux ans plus tard dans le feu de l’action, constituent des documents immarcescibles (éternels), une sorte de »mythe fondateur », permettant au nouvel État algérien de se construire et d’établir sa souveraineté sur l’ensemble du territoire national. Ce sont deux repères qui projettent le peuple algérien dans la modernité sociale et politique, rejetant expressément non seulement le colonialisme, mais également les anciens modes d’organisation tribaux ou féodaux qui leur ont préexisté. Que représente, dans l’esprit de la jeunesse algérienne, en tant que capital de lutte et de volonté d’émancipation, la déclaration de novembre 54 et la guerre de Libération nationale? Sur le plan formel, les cérémonies et manifestations qui commémorent cet événement n’ont jamais tari de faste et de grandiloquence. On a même fait dans l’excès. Que l’on se remémore le 1er novembre 1979. À peine neuf mois après sa prise de fonction en tant que président de la République, succédant à Houari Boumediene, Chadli Bendjedid se fendit d’une parade militaire à Alger d’une exceptionnelle exubérance, où les trois armées (terre, mer, air) ont défilé devant Zbigniew Brzesinsky, conseiller à la sécurité du président américain Jimmy Carter. L’on a également ces inévitables et routinières cérémonies de visite des carrés de martyrs, la journée chômée et payée et les chants patriotiques diffusés à tue-tête par les hauts parleurs. Mais, est-ce suffisant pour espérer revivre et projeter une nouvelle fois, rien que par la pensée, les idéaux pour lesquels se sont sacrifiés les combattants de novembre, dont un grand nombre ne dépassait pas l’âge de vingt ans? La question le plus douloureuse est incontestablement de savoir ce que ces idéaux de liberté et de justice sociale sont devenus sous le nouvel État algérien après 1962. Les désenchantements et les désillusions n’ont pas attendu plusieurs années pour poindre à l’horizon. Dès le début, la guerre des wilayas (l’ »été de la discorde »-1962), la mise sous le boisseau du gouvernement provisoire, la Constitution de 1963 et le coup d’État du 19 juin 1965, ont dessiné la « cartographie » des errements et des appétits de pouvoir auxquels allaient être soumis les Algériens pendant trois décennies. Les commémorations du 1er novembre et du 5 juillet avaient revêtu presque toujours des enjeux de pouvoir, loin du joyau libérateur de ces deux dates. Les livres scolaires ont inauguré l’étude de l’histoire algérienne avec des « blancs » et des non-dits. Sous les redites et le folklore animant les pages des manuels scolaires, les noms des principaux acteurs de la révolution furent longtemps escamotés. « Un seul héro, le peuple »! Sous ce noble principe, par lequel on est supposé mettre sur le même pied d’égalité tous les acteurs, l’historiographie nationale a tenu à passer sous silence des noms prestigieux, car gênants, même trois décennies après leur mort ou leur mise à mort. Oui, Abane Ramdane a été assassiné par ses « frères » de combat, attiré dans un guet-apens au Maroc. Le journal clandestin El Moudjahid annoncera, des mois plus tard, qu’il était tombé au champ d’honneur! C’est là un acte qui allait inaugurer les coups d’États ultérieurs, la prise du pouvoir par la force, la falsification de l’histoire et moult autres reniements. Les élèves des classes primaires des années soixante et soixante-dix avaient leur propre livre d’histoire à la maison. Ce sont leurs mères, leurs pères, leurs sœurs, qui leur racontaient l’histoire, à l’époque toute fraîche, de la guerre; qui leur disaient les noms des chefs combattants, des héros, qui se rendaient dans leurs bourgades et à qui on préparait le gîte (abris parfois construits à l’intérieur même de la maison), la nourriture et le couvert. Les manuels d’histoire n’ont jamais été pris au sérieux. Cela finira par sceller une défiance quasi indestructible entre les élèves et leurs livres d’histoire; phénomène qui persiste jusqu’à ce jour. Les médias, non plus, n’ont pas brillé par leur pédagogie dans la transmission du message de novembre. Toujours enveloppé dans le style propagandiste au profit du parti unique et du prince du moment, le discours colporté par la télévision d’État et les journaux publics, même s’il comportait des brins de vérités, n’étaient pas suivis ou crus. Cinquante-neuf ans après la nuit de la Toussaint, dans un contexte de pluralisme médiatique et politique, que représente encore ce message qui a porté haut et loin la voix de l’Algérie? Ce message qui a fait sortir notre pays de statut d’un ensemble de départements français à un statut d’État souverain. L’école se débat encore dans des questions censées être réglées il y a plus de vingt de cela. Elle peine à former des ingénieurs et des techniciens de qualité. Une grande partie d’entre eux sont au chômage. Ce qui leur a été « ânonné » sur la révolution de novembre 54 ne représente plus que des titres et des interlignes. Les médias lourds n’arrivent pas à innover dans la méthodologie et le contenu. Pourtant, de l’argent coule à flot à la télévision publique. L’on se souvient, que l’année passée, la célébration du cinquantenaire de l’Indépendance a été mille fois mieux assurée par les médias de l’ancienne puissance coloniale. Et beaucoup d’Algériens ont suivi les émissions avec une assiduité sans faille. Que ce soit pour vulgariser pédagogiquement le message et les valeurs de novembre, ou pour en faire une »matière première » morale, en vue d’édifier le pays des libertés et de la justice sociale portées par ce message et ses valeurs, l’Algérie a encore beaucoup de bastilles à prendre, de préjugés à éliminer, de résistances à surmonter et de bonne foi à faire valoir.
A. N. M.
