M. Mourad Hassissène, enseignant chercheur à l’université Abderahmane Mira de Béjaïa depuis 33 ans, livre, dans cet entretien, son point de vue de géologue, sur les incidences de l’exploitation de la carrière d’agrégats de Toudja et les risques inhérents au projet.
La Dépêche de Kabylie : Quelles seront les incidences, à court et à long termes de l’exploitation de la carrière de Toudja ?
M. Mourad Hassissène : Les incidences sont financières et environnementales, ces deux aspects doivent être étudiés à deux niveaux.
– Au niveau de la wilaya de Béjaïa, il est clair que ce projet aura une incidence économique primordiale. Son importance et sa priorité peuvent effectivement nous amener à laisser de côté les intérêts de l’environnement et des populations le long de son tracé.
Même dans ce cas, il est légitime de se poser la question : « n’y avait-il pas la possibilité d’un autre trajet qui aurait pu, par exemple, éviter la disparition de plusieurs sites historiques, nombreux le long du tracé choisi? » Pourquoi ne pas le réaliser de part et d’autre de l’oued Soummam, on aurait deux voies séparées, et nous réglons un problème majeur de la Soummam qui est le risque des inondations.
En effet, il me semble que ces derniers seront plus fréquents vu que cet oued demande en urgence un reprofilage de sa pente.
Un nouveau profil de sa pente peut-être obtenu par de nombreux ouvrages routiers pour passer d’une voie à l’autre, mais aussi pour sortir vers tel ou tel village. Ces ouvrages permettent de relever l’altitude du lit de l’oued en allant vers l’amont, mais aussi d’éviter toutes érosions futures.
– Au niveau de la commune de Toudja, en partant par exemple du constat que ce village ne doit son existence, à cet endroit précis, qu’à la présence, d’une part, de la source, et d’autre part du relief de deux monts (Arbalou et Ifri Ou Erzene) dont dépend la source de Toudja, objet de ma dernière conférence sur invitation du mouvement associatif local, qui le protègent des vents et du froid venant de l’Ouest et du Nord-Ouest. Dans ce cas, on voit que les incidences environnementales deviennent plus préoccupantes que les incidences économiques! L’intérêt du village, donc, de ses habitants mais aussi l’environnement géomorphologique, géologique et biologique (animaux & végétaux) immédiat de la source, nous oblige à une plus grande vigilance. La science apporte des solutions pour atténuer les incidences néfastes sur les populations et leur environnement tout en rapprochant les intérêts de la wilaya de ceux de la commune, ce serait l’objectif à atteindre! Dans cet objectif, il me semble que l’actuelle démarche des services de la wilaya n’est pas la bonne.
Les habitants dénoncent l’absence d’une étude de l’impact, pouvez-vous nous expliquer en quelques mots quelle est l’utilité de cette étude ?
Les habitants de Toudja ont parfaitement raison d’être inquiets de l’absence de cette étude, car elle permet de garantir les intérêts de la population. Elle constitue un minimum pour que cette démarche soit rationnelle et scientifique. Une étude d’impact pour être simple, comporte trois volets: Il y a l’état initial du secteur à exploiter et de son environnement immédiat (contenu humain, contenu pédologique et géologique et le contenu du vivant animal/végétal sauvage ou domestique). Ensuite un état durant l’exploitation (détails des machines, technologie d’exploitation, contenu de tous les produits liquides/solides à utiliser, contenu des matières à exploiter ainsi que des quantités à extraire, durée de l’exploitation et les limites horizontales et verticales des secteurs à exploiter).
Enfin il y a l’état final où il est question de la remise en état (utilisation de l’argent mis sous/séquestre et provenant de la vente de l’agrégat pour financer et réaliser les propositions d’aménagements des secteurs exploités).
On voit bien l’importance de cette étude pour une exploitation rationnelle, maîtrisée et qui tiennent compte des intérêts des habitants mais aussi de la commune et donc, de la wilaya! Son existence est un préalable scientifique pour ce projet, mais aussi une garantie pour l’environnement au sens large. On peut aussi rappeler que celle-ci se fait après une étude de faisabilité. C’est à ce niveau, me semble-t-il, que le problème lié à l’importance de l’hydrogéologie de ces calcaires aurait dû interpeller les concepteurs de ce projet.
Pensez-vous que toutes les mesures ont été prises afin de minimiser l’impact de la carrière sur la région ?
Il m’est impossible de répondre à cette question. Finalement, nous ne savons rien de ce projet, mis à part les points UTM qui matérialisent les limites de l’assiette de ce projet. Face au déficit de communication mais également à cette gestion d’urgence, de plus en plus utilisée, (pourtant ce projet autoroutier date de plus de 10 ans) c’est souvent la catastrophe qui permet, malheureusement, à la population et aux pouvoirs publics de prendre conscience du risque, ce qui pose le problème du décalage entre risques et catastrophes. En règle générale, la notion de risque ainsi que sa culture trouvent difficilement écho dans notre société plus particulièrement, chez nos décideurs et encore moins auprès de nos investisseurs.
Les appréhensions des habitants sont-elles fondées ou bien obéissent-elles à un réflexe classique d’opposition ?
Les habitants présents à ces deux conférences connaissent l’état des lieux (économie, hydrologie et géologie) de leur région. En toute modestie, je peux dire qu’ils peuvent faire des choix! Leur appréhension est naturellement fondée pour plusieurs raisons: Il y a bien un manque d’études préalables, une mauvaise communication des pouvoirs publics, donc, une très mauvaise visibilité et l’expérience vécue où les exploitant de carrière ont acquis une mauvaise réputation! En conclusion, on peut affirmer que dans le cas où ils rejettent ce projet, il ne s’agirait pas d’une classique opposition, mais bien d’une décision réfléchie.
En votre qualité de géologue, existe-t-il à Béjaïa d’autres régions où l’impact serait sans risque sur les habitants et l’environnement ?
Naturellement, le problème que soulève ce projet est l’urgence affichée pour trouver un site, étudier son impact et permettre son exploitation. Il faudrait un peu plus de temps. Il y aurait un problème en ce qui concerne sa proximité avec le projet autoroutier. Mais il y a toujours des solutions, car des géologues algériens existent et en grande quantité il suffira de les mettre à contribution!
Quel impact sur le tourisme à Toudja ?
L’impact durant son exploitation sera très négatif pour le tourisme autant pour les habitants, du fait des rotations des camions vides, puis chargés par exemple.
Mais après l’exploitation et si l’aménagement dans le cadre de la remise en état du site exploité est réalisé à des fins touristiques, il est clair qu’il lui sera bénéfique.
Entretien réalisé par M. H. Khodja
