Pot de terre contre pot de fer

Partager

Par Amar Naït Messaoud

Au 18e Salon international de l’artisanat qui se tient depuis jeudi dernier à la Safex, l’ambition affichée par les pouvoirs publics est de promouvoir le produit artisanal local et «le mettre en concurrence avec les produits étrangers». La devise sous laquelle se tient ce salon est ‘’l’authenticité et l’innovation’’. Le ministère de tutelle espère réaliser des passerelles et une parfaite jonction entre les produits de l’artisanat et l’activité touristique, entendu que, de par le monde, ces deux secteurs s’alimentent mutuellement en matière d’activité et d’enrichissement économique et culturel. Mais, regardons les réalités en face. Dans notre pays, ni l’un ni l’autre des secteurs n’arrive, seul ou concomitamment avec l’autre, à s’arrimer aux défis majeurs de la culture managériale commandant ce qu’on appelle l’industrie touristique dans le monde. Les dérives de l’économie rentière ont, dans leur ultime travail de sabordage de l’ancienne économie, bradé et phagocyté ce que nous avons de plus précieux, à savoir le produit de la culture et de la mémoire ancestrale. Les peuples de l’Afrique du Nord ont toujours exploité et transformé les ressources naturelles du pays pour en faire un moyen de vie, mais aussi un produit culturel caractérisé par une esthétique particulière. Il en a été ainsi de la poterie, de la robe kabyle, du tapis kabyle ou mozabite,…Même les anciens ‘’ikufan’’ (jarres), les cruches d’eau, les portes des maisons, sont témoins d’un travail de peinture, de décoration et de sculpture qui alliait l’utile à l’agréable. Le galbe des belles poteries d’Ath Khir ou de Kalous, fabriquées à partir de la glaise, est magnifiquement rehaussé par les signes berbères qui le tapissent. À la rotondité des formes géométriques se joignent harmonieusement des couleurs diaprées, des formes et des signes. Il en est de même des tapis, des nattes, de l’argenterie et des produits de vannerie.  Mais, lorsqu’un patrimoine, l’un des plus riches à l’échelle de la planète, se trouve déloyalement envahi par des produits d’importation, ersatz d’artisanat venant de Chine, de Malaisie ou des pays d’Europe, c’est fatalement la bataille du pot de terre contre le pot de fer. Ici, le jeu de mots est à peine jeu, puisque le pot lui-même est physiquement concerné par une compétition qui n’en est pas une. En effet, on nous présente des produits industriels, élaborés avec des matières synthétiques, comme des produits artisanaux. Un concept qui n’a pas sa place y compris dans les pays les moins avancés. Les produits algériens d’artisanat portent la marque sigillée de la mémoire populaire; ils véhiculent la culture des mains qui les ont confectionnés, malaxés ou ciselés. Ce sont des produits qui faisaient partie du quotidien du peuple et avaient donné naissance à des discussions, des légendes, des poèmes et des chants. L’artisanat, sur lequel était édifiée l’économie du pays, représentait le niveau technique, le savoir et l’imaginaire de la société tout entière. Ce sont des données qu’un seul concept peut résumer: la culture.  Aujourd’hui, les Algériens vivent un moment économique qui est rarement vécu ailleurs; c’est celui de la fausse prospérité permise par la rente. C’est une situation où les repères sont brouillés, les agents économiques mal définis et les notions de citadinité/ruralité malmenées dans leur sémantique. Qu’est-ce qui fait la différence entre le village ou la bourgade de montagne et la ville? La vie domestique est strictement la même. Parabole, voitures, Internet, machine à laver et tous les autres équipements et gadgets se retrouvent partout. Les villages de haute Kabylie sont aujourd’hui encombrés de voitures; on n’a pas où les garer. Les chefs-lieux de communes étouffent sous la circulation. Quel village produit encore, au moins le quart de ce qu’il consomme, dans des jardins potagers?  Ceux qui tiennent réellement à certaines activités artisanales, à Aït Hichem, à Ath Yenni, à Maâtka ou ailleurs, sont assaillis par des problèmes insurmontables: matière première trop chère, circuit de commercialisation quasi inexistant, main-d’œuvre spécialisée de moins en moins présente, formation déficitaire ou inexistante pour certains créneaux. Même la médiatisation et la sensibilisation ont pris le chemin du folklore. Des salons à profusion, qu’on oublie le lendemain de la fermeture, mais peu de textes dans les écoles pour enraciner les enfants dans le patrimoine économique et mémoriel. La presse n’en parle qu’à intervalles trop séparés, à l’occasion de la Journée nationale de l’artisanat, le 9 novembre de chaque année. La télévision fait dans la louange; elle s’adresse plus au «sentiment» qu’à la raison. À l’ouverture de ce 18e salon de l’artisanat, le ministre du Tourisme et de l’Artisanat, Mohamed Amine Hadj Saïd, a déclaré: « nous comptons sensibiliser les agences de voyages, au nombre de 1000, voire les obliger à avoir une vitrine au sein de leurs surfaces, dédiées aux produits de l’artisanat ». Si les agences de voyages sont tenues de faire connaître notre production artisanale, aussi faible soit-elle, aux touristes étrangers et…algériens, la politique générale en direction des producteurs, des gardiens de la mémoire ancestrale et collective, devrait changer, évoluer en fonction des nouvelles donnes économiques, et intégrer totalement le secteur de l’artisanat, dans ses volets matière première, commercialisation, incitation fiscale et formation, dans la sphère économique.

A. N. M.

Partager