Entretien avec Abdelhafid Idrès, chercheur en Tamazight – «Le nouveau dictionnaire sera enrichi, amélioré et illustré»

Retraité depuis 1999 et à bientôt 68 ans, Abdelhafid Idrès fait preuve d’un courage exceptionnel. Hospitalisé et opéré à la tête d’un méningiome en 2011, il continue à contribuer au développement de Tamazight malgré son état de santé.

Il est actuellement en train de finaliser la 2ème édition du dictionnaire  universel bilingue Tamazight Français – Français Tamazight. Rappelons que la première édition, parue en 2002, n’est plus disponible dans les librairies. Dda Abdelhafid, l’infatigable militant de Tamazight et homme courageux, a eu l’amabilité de se confier à La Dépêche de Kabylie.

La Dépêche de Kabylie : Vous avez édité en 2002 le dictionnaire universel bilingue Tamazight Français – Français Tamazight et nous venons d’apprendre que vous êtes en train de l’enrichir et de l’illustrer pourle rééditer.

Abdelhafid Idrès : En effet, le premier contenait 64 500 expressions. Cette nouvelle édition que je suis en train de préparer est enrichie exactement de 1 500 mots. Quant à l’illustration, elle consiste à mettre à chaque tête de lettre la photo et la biographie d’une personnalité ayant travaillé pour notre culture. Par exemple, vous ouvrez le dictionnaire à la lettre F, vous trouverez Mouloud Feraoun avec sa photo et sa biographie. Si vous ouvrez le dictionnaire à la lettre M par exemple, vous trouverez Mouloud Mammeri… etc.

Ce nouveau dictionnaire est-il déjà achevé et prêt pour l’édition ?

Vous savez, j’ai été hospitalisé et opéré à la tête d’un méningiome en 2011. Depuis, je ne peux travailler et activer comme avant. Je l’ai donc confié à deux de mes nièces qui vont terminer le travail. Quant à moi, je me rends chez elles chaque semaine pour voir où elles en sont.

Et où en est justement le travail à présent ?

Il ne reste que l’amélioration des photos pour l’illustration. Nous sommes en train de retoucher les photos et de sélectionner les noms des personnalités, notamment lorsqu’il y en a plusieurs pour la même lettre.

Vous étiez co-auteur avec Rabah Madi pour la première édition et vous vous retrouvez seul pour la deuxième. Pourrions-nous savoir pourquoi ?

Je ne veux pas le dire.

Revenons à la première édition. L’on constaté qu’elle n’est plus disponible dans les librairies depuis longtemps.

Le premier dictionnaire a en effet très bien marché. Mais l’éditeur n’a pas fait son travail. Il ne l’a pas bien diffusé. Il a pris quelques libraires à Tizi-Ouzou, quelques-uns à Béjaïa et un ou deux à Alger, ce qui a fait qu’on ne le trouvait pas partout. En plus, seuls 3 000 exemplaires ont été mis sur le marché ce qui n’était pas du tout suffisant.

Vous a-t-on expliqué les raisons ?

L’éditeur dit que le dictionnaire ne marchait pas assez bien. Mais moi je dis qu’un dictionnaire n’est pas un journal qui ne durerait qu’une journée, que l’on achète le matin pour ensuite le jeter le soir après l’avoir lu. Un dictionnaire, c’est un ouvrage que l’on peut acheter à tout moment. On le garde dans sa bibliothèque et le consulte lorsqu’il le faut. D’autant plus que les gens n’ont pas tous les moyens de l’acheter tout de suite.

Mais qui a donc décidé de ne pas le rééditer?

Je m’excuse d’être aussi direct, mais cet éditeur m’a arnaqué. Il ne m’a même pas donné un sou. Mais vraiment aucun sou, à ce jour. Je n’ai donc pas voulu lui donner la possibilité de m’arnaquer une seconde fois.

Pourtant, cela ne vous a pas découragé pour autant…

Non, pas tout. Pour Tamazight, quel que soit X, je dois continuer. Malgré mon état de santé même en étant hospitalisé avec une atrophie générale de mes muscles, j’ai toujours continué à activer et travailler.

Vous êtes tenace…

La preuve, c’est que même avec mon état de santé actuel, je me rends souvent chez mes nièces pour voir où en est le travail.

Pourriez-vous justement nous parler de vos nièces à qui vous avez confié la mission d’achever votre travail ?

L’une est licenciée en Tamazight et enseigne dans un CEM à Amizour et l’autre est licenciée en Français et enseigne à l’Université de Béjaïa. Elles sont très compétentes et je leur accorde ma totale confiance pour mener à terme ce dictionnaire.

Mais c’est toujours vous qui les encadrez et orientez…

Oui. Je les guide. Je leur montre ce que l’on doit faire et ne pas faire, ce qu’il faut enlever et ce qu’il faut garder.

Donc, cette deuxième édition est améliorée et enrichie, mais le contenu restera pratiquement le même. N’est-ce pas ?

Presque le même, oui. Mais, il y a aussi des corrections.

Quels genres de corrections ?

Des corrections grammaticales et autres. Par exemple, rien que pour la lettre « ts », avant, nous l’écrivions avec un ‘’t’’ et un petit cercle en dessous. Aujourd’hui, cela s’écrit « tt ». Et c’est à la demande de l’Université. Donc, j’ai remplacé tous les « ts » par « tt ».

Vous suivez l’évolution de Tamazight et vous vous adaptez à la nouvelle transcription.

Oui.

Revenons encore au contenu général. On y retrouvera donc la majorité des parlers  berbères.

Il y en a en tout dix. Le Kabyle, le Chaoui, le Chenoui, le Mzab, le Ouargli, le Tamahaq, le Taghadamsi (Parler de Ghadamès de Lybie), le Berbère du Centre du Maroc, le Chleuh et le Riffi. Je voudrais dire aussi que si mon état de santé me le permettait, je voudrais faire un tour à Timimoun dans la wilaya d’Adrar pour y collecter quelques mots Berbères, Zénètes plus précisément. Mais, ce sera pour un autre travail, parce que celui-ci est déjà bouclé.

Il était question de réaliser un dictionnaire monolingue de Tamazight de 80 000 mots. Qu’en est-il aujourd’hui de ce projet ?

Il n’est plus d’actualité pour l’heure. Il me faut d’énormes moyens pour le faire aboutir. Il me faut aussi une équipe importante. Nous avons déjà essayé mais nous n’avons pu faire que cinq mots par jour. Alors, vous pouvez imaginer le travail et le temps que cela demande.

En parlant de cela justement, l’on ne se rend pas compte du travail que la confection d’un dictionnaire exige. Pourriez-vous nous expliquer comment vous faites pour traiter les mots ?

Moi, je ne traite pas les mots. Je ne suis pas linguiste pour chercher un mot, sa racine… etc. Cela me dépasse. Moi, je cherche des ouvrages faits par des professionnels, qu’ils soient nationaux ou étrangers, j’introduits chaque mot dans mon dictionnaire avec une référence au livre d’où je l’ai tiré ce mot. Par exemple, je prends un mot que j’ai trouvé dans un ouvrage de Cortade qui a travaillé un peu sur le Tamahaq du Hoggar et je mets dans ma référence « Cortade ». C’est pour ne pas m’octroyer le mérite d’autres chercheurs.

Dans ce cas, il faut vraiment énormément d’ouvrages pour réaliser un travail pareil. En ce qui me concerne, j’ai consulté plus d’une centaine d’ouvrages.

D’ailleurs, le premier dictionnaire a pris 13 ans de votre vie…

Et huit ans déjà pour ce second, et cela, rien que pour l’améliorer, l’enrichir et l’illustrer. Vous aviez aussi d’autres projets, tels des ouvrages consacrés à la faune et à flore algérienne, ainsi des manuels de lexique amazigh… Mon état de santé actuel ne me permet pas d’activer. J’ai mis de côté et bien conservé ces ouvrages dans l’espoir de les « attaquer » un jour si je me rétablis.

Nous vous souhaitons une longue vie. La culture Berbère a encore besoin des gens comme vous. Avez-vous quelque chose à rajouter pour terminer?

Je souhaiterais que d’autres personnes activent elles aussi, chacune dans son domaine et selon ses moyens. Pas seulement dans la littérature. Il faut aussi par exemple expliquer des mots étrangers qui se sont introduits dans notre langue. Nous avons un manque de mots et nous sommes obligés d’en emprunter. Je demande donc aux Docteurs en Tamazight d’essayer de le faire.

Propos recueillis par Kamel At Sliman