Une mort programmée à court terme

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L’Oued Sébaou agonise littéralement sous le poids de la pollution, de l’exploitation effrénée de son sable et des négligences coupables de qui de droit. La seule source hydrique, pour ainsi dire, notable, dont peut s’enorgueillir la wilaya de Tizi-Ouzou. Principale rivière de ladite wilaya, le Sébaou est dangereusement menacé par la pollution. L’extraction sauvage du sable de ce oued, appelé également «Assif n’Sebt», cause des dégâts considérables sur plusieurs plans. Pendant les années 80, l’opération se faisait d’une manière plus ou moins organisée, du fait que les quelques sablières, lesquelles activaient régulièrement en cet endroit, évitaient tout désagrément et atteinte à l’environnement. Au début des années 90, la dégradation du site s’est terriblement accélérée avec, notamment, l’arrivée de centaines de jeunes chômeurs découvrant ce milieu, où «tout le monde travaille chez soi», en tamisant le sable pour le vendre ensuite aux camionneurs, qui le revendent à leur tour aux constructeurs sans le moindre scrupule. Cette situation constitue une véritable catastrophe pour la nappe phréatique et l’écosystème. On se souvient de ce Ulac smah ulac, prononcé par l’ancien ministre des Eaux, l’actuel Premier ministre en l’occurrence, lors de sa visite d’inspection et de travail à la wilaya de Tizi-Ouzou, alors qu’il était interrogé sur l’épineux problème que pose l’extraction sauvage et effrénée de sable de l’Oued Sébaou, alimentant plus de 85% des besoins de la wilaya en eau et qui encourt, à court terme, une pollution irréversible. Le ministre avait rappelé l’article 14 de la loi 05-12 du 4 août 2005, relatif au domaine public, qui interdit, à partir de 2007, tout prélèvement de tout venant des oueds du pays. Il avait précisé qu’«il faudra attendre deux ans entre la promulgation de la loi et son application», espérant qu’entre temps, «aucune autorisation d’exploitation ne soit délivrée». Cependant, force est de constater que sept ans plus tard, la promulgation de ladite loi et tout l’arsenal juridique mis en place pour mettre un terme à cette catastrophe irréparable n’ont pas été appliqués. Pire encore, la situation s’est même aggravée et condamne, dans une brève échéance, le Sébaou à une mort certaine. La Direction de l’hydraulique de la wilaya avait annoncé le dressage d’un programme de réalisation de stations d’épuration tout le long des rives de l’oued, afin de le protéger des rejets d’eaux usées qui s’y déversent, provenant de tous les villages se trouvant sur son parcours. Simultanément, la Direction de l’environnement devait renforcer, de son côté les opérations de contrôle des unités classées, telles les huileries, les unités de lavage graissage et autres, pour qu’elles se dotent, sous peine de fermeture, de bassins de décantation pour éviter de déverser leurs rejets toxiques dans le lit de l’oued.

La mafia du sable joue sur du velours

La problématique de l’extraction de sable de l’oued Sébaou s’est déjà posée dans la wilaya de Tizi-Ouzou en 1983. Une année, où la région a été touchée par un forte sécheresse qui s’est traduite par la réduction sensible du volume des apports en agrégat devant remplacer le volume extrait chaque année et qui est nettement supérieur. Ce qui ne permet pas une régénération de la couche de sable qui protège la nappe phréatique. Toutefois, l’administration n’a commencé à réagir qu’en 1990 et ce, suite à un compte rendu d’inspection du comité de lutte anti-sécheresse, sur l’exploitation du tout venant de l’oued, effectuée le 13/02/1990. Depuis, plusieurs arrêtés ont été pris sans que personne ne parvienne à mettre un terme au massacre qui a dépassé aujourd’hui, les lignes rouges. Le premier texte émis par l’administration date du 31/03/1990 et stipule l’interdiction d’extraction de tout venant des Oueds (TVO) à l’aide de pelles baladeuses, pour une durée de 6 mois. Suivront, ensuite, d’autres lois qui ont connu un semblant d’application et qui ont toujours été éphémères, telle que l’interdiction de livraison de sable en dehors de la wilaya (30/04/1990). Le premier décret, exigeant la fermeture des sablières, a été promulgué le 23 novembre 1992, mais les exploitants ont continué à extraire le sable du lit de l’oued. En 1996, une mise en demeure de démantèlement des sablières leur a été notifiée, suivie aussitôt d’une autre leur demandant de cesser, sans délai, l’exploitation illicite du sable. Mais l’activité n’a pas pour autant cessée, puisqu’en janvier 2005, l’administration récidive avec un arrêté portant interdiction temporaire d’extraction et d’enlèvement de tout venant d’oueds et fermeture de toutes les sablières opérant au niveau de l’ensemble des oueds de la wilaya. Prouvant, par la même occasion, que les lois ne sont jamais appliquées, même celle promulguant l’arrêt de toute exploitation de l’oued qui devait avoir lieu le 31/12/2006, car, à cette date, sont arrivés à échéance les contrats d’exploitation des 7 sablières, implantées sur le Sébaou et qui n’a pas eu lieu en dépit des promesses de préserver la principale ressource hydrique de la wilaya, en recourant aux agrégats des carrières et au non renouvellement des contrats desdites sablières. Et le massacre continue !L’institution qui fait, aujourd’hui, de la « lutte contre la mafia du sable » son cheval de bataille, l’APW en l’occurrence, s’est-elle aussi rangée dans le camp des silencieux ? La dernière session consacrée à l’environnement (juin 2006) n’a, à aucun moment, fait référence à la catastrophe qui guette la principale ressource en eau de la wilaya…

Conséquences de la surexploitation du Sébaou

Selon un rapport d’une commission d’enquête de l’APW de Tizi-Ouzou, élaboré en 2001, la surexploitation du Sébaou a été constatée avec la détérioration de la qualité de l’eau, la diminution des débits des forages, la perte de terres agricoles à cause de la déviation annuelle des écoulements, due à la déstabilisation des berges et l’élargissement du lit de l’oued déstabilisant des ouvrages d’art, dont le pont de Bougie, qui a été refait et ceux de Bouguedoura et de Tamda, lesquels ont été confortés. Ajouter à cela, la fermeture des forages, situés à proximité des sites d’extraction, pour infiltration d’eaux stagnantes. Même sort pour ceux qui alimentaient Mekla, Ouaguenoune, Tala Athmane, Boukhalfa et Tizi-Ouzou. Malgré ces constats, pour le moins, inquiétants, on persiste dans l’indifférence et le laisser-faire. Et pourtant, des études universitaires «très poussées» et documentées n’ont de cesse d’alerter l’opinion et les pouvoirs publics sur les risques irrémédiables qu’encourt l’oued Sébaou. En effet, il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre l’agonie d’une source de vie. 

Sadek A.H.

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