L'écriture de l'histoire de la révolution armée (1954-1962) retient de plus en plus l'attention des historiens, des élites culturelles et des acteurs de cette révolution dont le nombre diminue de jour en jour. En effet, il n'y a presque pas de mois où l'on ne nous annonce pas la disparition d'un moudjahid, quel que soit son rang et son grade.
La transition générationnelle fait que, au dernier remaniement ministériel de mai 2014, et pour la première fois, ce n’est pas un ancien combattant qui est désigné à la tête du ministère des Moudjahidine, mais un fils de chahid en la personne de Tayeb Zitouni. Ce dernier vient d’appeler, lors de sa dernière visite à Illizi, à une « écriture efficiente de la lutte de libération », en signalant que son ministère « a mobilisé tous les moyens, humains et matériels, pour l’archivage et l’écriture de l’histoire des luttes armées et ses symboles, ainsi que l’encouragement des chercheurs et historiens à œuvrer à la préservation de la mémoire nationale collective ». L’écriture de l’histoire de la révolution a été des premières années de l’indépendance jusqu’à la fin des années 1980, monopolisée et squattée par deux grands courants: les historiens ou chroniqueurs Français et ceux qui, en Algérie et sous le parti unique, avaient entrepris de légitimer le pouvoir politique de l’époque par une écriture orientée et frelatée de l’histoire. On a beau reprocher aux ex-coloniaux leur partialité et leur manque d’objectivité dans l’œuvre de l’écriture de ce qu’ils appelaient les « événements d’Algérie », ils sont presque « dans leur rôle » naturel, d’autant plus que la rupture avec l’ancienne colonie n’a été digérée ni par les hommes politiques, ni par l’administration, ni par la structure économique de la métropole, ni par l’élite culturelle et intellectuelle. Quant à ce qui devait se faire ici, chez nous, en matière de témoignage, de recension de faits, d’enregistrement de mémoire et de vulgarisation en direction de la nouvelle génération, cela s’est enveloppé des impératifs de la légitimation politique et s’est drapé de slogans creux. Les longues péroraisons débitées dans les réunions du comité central du FLN à la fin des années 1970 et au début des années 1980, les « vérités » historiques, données comme des oukases à prendre en charge dans les manuels scolaires de l’époque et l’omerta frappant des pans entiers de l’histoire moderne du pays, au moins depuis l’Etoile nord-africaine jusqu’à la guerre de libération, en passant par l’Organisation spéciale et la crise berbériste de 1949, tous ces faits, disions-nous, servaient une politique, un régime, une caste et une idéologie; ils étaient à mille lieues de servir la mémoire du peuple algérien, l’exaltation de ses sacrifices et la reconnaissance de sa marche héroïque pendant l’une des guerres les plus meurtrières des mouvements de décolonisation, à côté de la résistance vietnamienne. « L’histoire est vécue comme un enjeu politique. C’est elle qui fonde la légitimité du pouvoir, l’accès aux sources et aux privilèges. Si on veut que l’histoire devienne une école civique, il faut l’arracher aux idéologues et aux censeurs et laisser les historiens travailler librement. Il est temps de repenser l’identité algérienne comme une dynamique orientée vers un contrat entre Algériens de toutes tendances et de toutes origines », déclare l’historien Mohamed Harbi (Algérie-Actualité du 2 avril 1992).
Urgence signalée
L’histoire que racontaient les femmes et les hommes de nos villages au coin du feu, les atrocités indicibles commises par les militaires Français sur les populations civiles, les hauts faits d’armes des djounouds de l’ALN et des civils ayant organisé la logistique et l’intendance de la résistance, n’ont pas trouvé écho ou un quelconque prolongement dans les manuels scolaires. Ces derniers sont tombés dans un style fadement laudateur, faisant l’éloge de combattants anonymes, presque fantomatiques. On fit valoir machiavéliquement le slogan « un seul héros : le peuple ». N’est-ce pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions? Par ce slogan, on était loin de l’objectif ostentatoirement affiché à savoir que tout le monde aurait fait la révolution et qu’il n’y aurait pas de place au leadership (zaâmisme). Non. Par ce noble principe, on a fermé la porte à la désignation par leurs noms de ces héros qui ont conduit la révolution et qui ont mis en place ses bases conceptuelles et stratégiques. Faisant même fi d’un principe qu’ils ont eux-mêmes instauré ces faussaires ont permis la naissance d’une nouvelle caste de moudjahiddines par la grâce de l’attestation communale. Comment est-il possible que, jusqu’à un passé récent, soit trente ans après l’Indépendance, la reconnaissance de qualité de moudjahid était encore établie par l’administration? Ces dérives et bien d’autres encore ont gravement discrédité et ravalé le besoin de connaissance de l’histoire auprès des jeunes. La stérilité de la pédagogie scolaire et la médiocrité de la didactique de l’enseignement de l’histoire ont ajouté leur couche d’indifférence, voire de rejet. Au moment où rares sont les premiers responsables moudjahiddines qui sont encore en vie, à l’exemple de Hocine Aït Ahmed, l’urgence de prendre au sérieux l’écriture de l’histoire de la guerre de libération et du mouvement national en général n’a pas besoin d’être démontrée. Il est vrai que, avec la liberté d’expression qui a permis l’installation de plusieurs maisons d’éditions, des témoignages précieux sur la guerre ont été publiés. Mais, il reste beaucoup à faire. On n’a pas encore une instance académique indépendante ayant pour mission de confronter les témoignages et de réaliser les recoupements nécessaires pour introduire sereinement la connaissance de l’histoire de la guerre de libération dans nos écoles, avec des documents d’illustration (écrits des moudjahiddines, appareil iconographique bien choisi, coupures de presse de l’époque, courriers échangés entre responsables de la révolution,…). Les chaînes de télévision privées qui commencent à s’ouvrir sur ce genre de préoccupations ne sont malheureusement pas toutes dotées du professionnalisme nécessaire. Il y a des témoignages qui se sont transformés en règlements de comptes à posteriori entre acteurs de la guerre. Ce sont des images difficiles à supporter, froissant le sens de la pédagogie et le devoir de transmission de la mémoire.
Amar Naït Messaoud

