Les participants au colloque international sur la musique kabyle unanimes à le faire remarquer – Le patrimoine de la chanson kabyle en perdition

Durant le colloque international sur la musique kabyle qui s’est déroulé début décembre à Béjaïa, les intervenants ont insisté sur la richesse du patrimoine musical kabyle, mais ont déploré l’abandon, puis la disparition progressive d’un certain type de chansons, au risque de perdre ce trésor ancestral.

L’un des principes sur lequel les scientifiques réunis à l’occasion de ce colloque étaient d’accord est la répartition des espaces entre les hommes et les femmes. En effet, hommes et femmes ne se mélangeaient qu’exceptionnellement durant les événements sociaux, donnant ainsi deux types de chants, un pour les femmes, occupant les espaces intérieurs, et l’autre, pour les hommes. La spécificité du chant féminin, c’est justement qu’il était exécuté par des femmes et pour les femmes. Et ce, quel que soit l’occasion : mariage, funérailles, circoncision, etc. Les femmes, confinées dans l’espace intérieur des maisons, avaient développé un type de chant pour chaque occasion. Fazia Aitel, professeur de langue et de littérature aux Etats-Unis, rappelle ce que Tassadit Yacine avait recensé dans son ouvrage intitulé « L’Izli, ou l’amour chanté en kabyle » : une centaine de petits poèmes courts qu’on appelait Izlan. Ces poèmes comportaient souvent des textes d’amour contenant une portée amoureuse et même, aussi, érotique. Ce genre musical a été petit à petit remplacé par les chansons d’amour modernes. La disparition de ce type de chants nous prive de la connaissance intime des pensées et sentiments amoureux de la femme. C’était véritablement l’expression du ressenti profond des femmes qui était exprimé presque exclusivement durant les fêtes de mariages, moment propice à l’explosion des sentiments amoureux. Ils étaient chantés exclusivement entre femmes ou entre hommes. La mixité n’était pas encore tolérée. Abondant dans ce sens, Docteur Fatima Dilmi, enseignante universitaire et spécialiste de la langue et de la culture arabe de l’université d’Alger, déclare que l’Izli est la plus remarquable forme poétique dont se caractérise la poésie orale amazighe. « Elle se distingue par ses textes et ses images à l’expression forte, relatant les préoccupations de la femme. Parfois, ces poèmes étaient aussi chantés», dira-t-elle. C’est aussi ce qu’Abd Nacer Bourdouz a essayé de confirmer par son exposé sur la disparition progressive du genre appelé « Daynan », qui était le « chant de l’amour, de la passion des joies et des peines, voire de l’érotisme ». Ce chant qui était interprété par les amazighs du Mont Dahra, dans les régions de Tipaza, Ain Defla et Chlef, a tendance à disparaître, pour être remplacé par la chanson moderne. « En dépit des tentatives visant à épurer les textes souvent jugés trop vulgaires », quelques musiciens populaires, aux revenus modestes, font de la résistance et continuent à le pratiquer. De son côté Sabrina Haffad, de l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, rappelle que les genres musicaux féminins en Kabylie sont nombreux. Ils permettent à la femme de s’exprimer et d’affirmer sa présence, parfois de façon discrète, pour faire sauter les barrières de son enfermement et de son isolement. Les genres d’Asbougher et Ahiha, en particulier, demeurent encore vivaces dans certaines régions. Ils sont particulièrement exécutés à l’occasion des fêtes de mariages. Les femmes commencent à chanter plusieurs jours à l’avance, préparant ainsi l’ambiance de la fête, et laissent l’expression de leurs émotions atteindre leur apogée au moment même de la fête. La femme demeure, comme on le voit, la gardienne et le vecteur de la culture orale, poétique et musicale. Cela n’exclut pas le rôle des hommes, lesquels ont aussi leurs genres musicaux et leurs espaces d’expression. Mais ils sont plus enclins à tendre l’oreille à ce qui vient de l’extérieur, et sont souvent prompts à passer vite à d’autres sons de cloches, contrairement aux femmes qui ont tendance à sauvegarder, pour mieux reproduire. Tout cela est intéressant à étudier. Il ne suffit pas d’en parler au passé mais de penser à préserver ce patrimoine qui est en train de s’effilocher. Le garder, le protéger, à défaut de le développer. C’est, entre autres, le rôle de l’Ethnologie musicale. C’est pourquoi, Mehenna Mahfoufi, responsable scientifique du colloque, a lancé un appel aux scientifiques et philologues pour mettre en place une définition claire des différents termes exprimant les différents genres musicaux : Acewwiq, thibugharin, Azzuzen, Acteddu, Arekkez, etc. Il est peut-être temps, tout en respectant la richesse de la diversité de se mettre d’accord sur les définitions à donner aux mots, passant de la définition linguistique à celle des concepts.

N. Si Yani