Said Smail l’écrivain, a édité pas moins de 7 romans, journaliste, il l’a été depuis l’aube des années 60, et… fermier. Il parle de chacun de ces métiers avec une tendresse infinie : du romancier et sa production de sens et de son besoin de donner aux mots, aux nuances verbales des tons qui approchent si intimement, si profondément le signifiant du signifié par le truchement d’un jeu au multiples facettes, sans devenir ni déroutant, ni pédant encore moins obscur. Du journaliste, c’est dans ce métier qu’il connut la prison, les tortures, les douleurs les plus intolérables et les joies, les satisfactions, ces ingrédients indispensables à la profession sans lesquelles il ne pourrait y avoir aucune intimité aucune complicité ni sensibilité envers ce beau métier. Du fermier, il nous en décrit le travail avec l’émotion à fleur de peau de celui qui, à force d’aimer la terre au point de trouver Dieu dans l’observation patiente d’une fourmilière ou d’un rucher, en ressent le bonheur le plus intense. Au fait, où trouve-t-on le Saïd Smaïl essentiel dans l’un de ces trois métiers ou dans les trois à la fois ? Nous l’avons rencontré dans son antre, baigné dans une orgie verdoyante et luxuriante d’orangeraies et de fèves naissantes de sa ferme natale à la sortie de Dra Ben Khedda, coiffé d’un chapeau gris, couvrant sa tignasse, plus sel que poivre, et qui lui donne l’allure d’un retraité débonnaire et toujours en activité. Il faut dire que notre hôte a pas moins de 77 piges, mais il n’en demeure pas moins, toujours bon pied bon œil, en dépit de ses grosses lunettes. D’entrée dans son bureau ou des livres mis les uns sur les autres, piles qui renseignent celui qui y met les pieds sur la fringale inextinguible de lecture du maître des lieux. Dès que l’on s’est installé autour de ces tours de titres, notre hôte s’est mis à nous narrer pêle-mêle son parcours de journaliste, de romancier, d’auteurs de sketchs en kabyles, d’agriculteurs et plus encore ses démêlées, ses inimitiés avec la police de Ben Bella, avec l’appareil du parti FLN où il avait occupé plusieurs postes de responsabilité en relation avec son métier de journaliste dès l’âge de 24 ans (excusez du peu).
Il a approché Kaïd Ahmed, Cherif Belkacem, Salah Louanchi. Il se découvre dans l’entretien qu’il nous a accordé suivons-le.
La Dépêche de Kabylie : Tu es pratiquement le doyen, du moins à Tizi-Ouzou, de la corporation et peu de gens, même parmi tes confrères, connaissent ton parcours. Peux-tu nous dire comment tu es venu au journalisme.
Saïd Smaïl : J’ai commencé à la fin des années 60 comme stagiaire aux Emissions de langues arabe et kabyle (ELAK), de la radio algérienne, j’ai entamé une formation avec des journalistes du calibre de si Larbi Bensaid, si Lhocine Ouarab, je me suis fait un début de formation que je ne dirai pas chaotique mais un début de formation auquel je ne m’attendais pas du tout au sein d’un métier dont je n’ai jamais osé rêver. Arrive le cessez-le-feu du 19 mars 62, la wilaya 4, la zone autonome, me désigne pour animer la campagne d’autodétermination auprès de l’exécutif provisoire de Rocher Noir, Boumerdes aujourd’hui, dans la délégation aux affaires générales présidée par Chaouki Mostfai. Je n’avais pas encore terminé ma formation que j’étais déjà appelé à faire campagne pour l’autodétermination dans le contexte de l’époque. C’est le ciel qui me tombait sur la tête ! Est-ce que c’est la terre qui fuit sous mes pas ? Je me suis dit que s’il faut faire ce qu’il y a à faire je le ferai. J’ai donc animé la campagne et à l’indépendance, la direction de la RTA, me propose de choisir un poste à la centrale, j’ai dit non, je veux aller à la station de Tizi-Ouzou, et c’est là que j’ai été nommé chef de centre de la RTA à Tizi-Ouzou en 62 et ça n’a pas été une mince affaire, puisque c’était le bouillonnement de l’indépendance, la résurgence de certaines contradictions de la guerre de libération, des courants d’idées contradictoires, volcaniques et j’étais, à l’âge de 24 ans, responsable de la radio régionale de Tizi-Ouzou. C’est te dire que je me demande jusqu’à ce jour comment j’ai pu faire face, j’ai approché les plus grands responsables jusqu’au jour où le FFS qui venait d’être créé me contacte indirectement pour une campagne, toute au moins, passer des messages camouflés, indirectes par exemple ; ce qui nous a valu l’arrestation en décembre 64. C’était une affaire de «chansons demandées», les maquisards du FFS communiquaient à travers cette émission, entre eux. Ce qui nous a valu l’arrestation. C’était la chanson de Farid El Atrache «Daymen Maak Daymen» balancée sur les antennes. On a subi le pire pendant un mois entre les mains de la police politique de Ben Bella, a telle enseigne qu’un mois après, lorsque nous avons été transférés et incarcérés au pénitencier de Lambez, celui-ci nous paraissait une délivrance. Après le 19 juin 65, le 23 ou le 24, nous avons été libérés. Je me retrouve à Alger chez mes beaux-parents, marié avec un enfant, sans absolument aucune ressource, malgré l’ordonnance du conseil de la révolution qui exigeait la réintégration de tous les détenus du FFS dans leurs postes antérieurs et leur rétablissement dans leurs droits. La RTA ne voulait rien savoir en ce qui me concerne, et j’ai chômé durement jusqu’au jour où j’ai fait la connaissance d’un jeune homme, qui avait mon âge et qui me propose un rendez-vous avec Cherif Belkacem, coordinateur du Secrétariat exécutif du FLN. Il m’a obtenu un RDV et j’étais reçu par Cherif Belkacem, aimable, affable, qui me propose un poste d’attaché de presse dans les service de Mustapha Bouarfa chargé de la jeunesse et des étudiants au parti. Au moment où Salah Boubnidar dit Saout El Arab était responsable du département des organisations de masse, le courant ne passait pas bien ou ne passait pas du tout, entre celui-ci et Mustapha Bouarfa parce que les clivages étaient entre l’émanation de l’armée de l’intérieur pour ne pas dire l’Etat-major de l’intérieur et celle de l’extérieur. Ces clivages se sont recentrés, je ne pouvais pas en n’étant qu’adjoint de Bouarfa rentrer en conflit avec Si Salah Boubnider que je respectais. J’ai joué sur l’âge et la naïveté et ça m’a permis d’évoluer. L’une des premières missions politiques que j’ai accomplies c’était en Pologne : le conflit entre le FLN et l’organisation des étudiants algériens à l’étranger, notamment dans les pays de l’Est. Avec Saïd Ben Abdellah, nous avons tenu des réunions marquées par des débats houleux voire violents et dont l’aboutissement était positif. En rentrant de mission, nous avons rendu compte à Kaïd Ahmed qui avait remplacé Cherif Belkacem à la tête du parti. Ce parcours m’a fait comprendre que le journalisme menait à tout, il m’a mené partout et je ne voudrais par mourir autrement que journaliste, même pas en tant qu’écrivain, parce que c’est le journalisme qui m’a traîné vers la littérature, qui m’a fait goûter à tout, à telle enseigne que les affres, les peines, les souffrances, sont là ses ingrédients à jamais. Il n’y aurait en aucun cas de soupe journalistique sans peine, sans sacrifice, sans douleur, sans combat, mais sans un tempérament de perpétuel combattant. Ne jamais céder ni aux biens et aux profits du journalisme ni à ses peines, toujours se maîtriser, être esclave de sa plume.
Mis à part ton grand parcours parce qu’il faut le reconnaître, c’est un parcours extraordinaire, qu’est ce qui t’a amené du journalisme à la littérature ?
Il faut remonter un peu plus loin, au début de ma carrière j’évoluais aux ELAK dans les milieux journalistique et artistique en même temps. J’ai côtoyé Mohamed et Said Hilmi, Ali Abdoun, Djamila, des monuments du théâtre radiophonique et j’ai assisté à des répétitions et je m’étais mis à écrire des sketchs radiophoniques. Le premier que j’avais écrit je l’ai proposé à Mohamed Hilmi ou à Ali Abdoune, je ne m’en souviens plus. Ils l’ont lu et accepté. Quand ils allaient faire la première répétition de ce sketch, ils m’avaient invité à assister. Je ne sais pas si c’est de la fausse modestie, une maturité non encore accomplie, mais quand je voyais les personnages évoluer sur scène en récitant ce que j’ai écrit… Le jour où le sketch devait passer, j’ai dit à ma femme et à ma belle-mère : « ce soir c’est mon sketch qui va passer à la radio ». Elles suivaient la pièce et au bout d’un moment, elles se sont mises à pleurer toutes les deux. A partir de là le goût de l’écriture s’est imposé à moi en toute simplicité. Je n’ai jamais cherché ni à être journaliste, ni à être écrivain, tous cela est venu tout seul à moi. C’est le journalisme qui m’a appris tout, comme la littérature, je n’ai jamais cherché à devenir celui que je suis.
Qu’est-ce qui t’a motivé au départ dans ton roman «La mémoire torturée» ?
«Mémoire torturée», c’est mon cinquième roman. Dans le premier tome, je racontais un peu ce que j’ai vécu, c’était autobiographique à 80%. Il a paru en 93, aux éditions Aurassi de Draa Ben Khedda, puis en deux tomes aux éditions l’Harmattan en 1995. Ceci dit, la liberté d’expression, c’est immense, ça implique le droit d’être libre de parler de ce qu’on a vécu de ce qu’on a subi, de ce qu’on a vu. Au nom de la liberté d’expression on a moins le droit de spéculer, l’amalgame devient dramatique, lorsque le droit de dire le vécu est occulté par le devoir de ne pas spéculer. Tu spécules tant que je t’empêche de dire la vérité.
Dans ton écriture romanesque, le journaliste prend la part de l’écrivain ou inversement ?
Il y a une espèce d’interconnexion et une espèce de distanciation. Il y a des situations où l’on se retrouve et il y a des situations où l’on se sépare foncièrement. C’est une question de conjoncture d’écriture, ça dépend à quel moment le journaliste et l’écrivain s’affrontent, et à quel moment ils se distancient, sinon la littérature est plus difficile que le journalisme parce qu’en fait, qu’est-ce qu’on demande à un journaliste, c’est de refléter ce qu’il a vu. L’écrivain c’est autre chose, il crée. Un article de presse reflète un événement, un livre fait l’événement. Et c’est là qu’ils se distancient. Sinon, si on ramène la chose à la dimension d’écriture, tout contenu du journaliste reflète ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu, l’écrivain crée. Et c’est une espèce de parenté éloignée et la nuance est dans la proche parenté.
En tant que journaliste à la retraite comment vis-tu ta retraite par l’écriture ou le travail des champs?
C’est une écriture dilettante. Sur l’ordinateur, je te dirais que c’est mon petit-fils qui le règle, c’est un truc sophistiqué. Maintenant, je ne me sens pas le besoin d’écrire, je laisse le besoin d’écrire venir vers moi. Il y a des moments où ça me manque et je me crée l’occasion de tripoter les touches. C’est une retraite que je consacre beaucoup plus à mes enfants et à mes petits enfants, aussi à mes activités à la ferme. Pour moi, l’envie d’écrire vient surtout le soir après une journée de travail. Il y a des moments le soir où ça te chatouille quelque part et l’ordinateur est là. Je vais te dire quelque chose qui va peut-être t’étonner, il m’arrivait d’écrire tout en sachant que le lendemain j’allais détruire ce que j’avais écrit la veille. Et c’est ce qui m’arrive souvent.
Aujourd’hui, comment tu vois la presse toi qui étais journaliste aujourd’hui retraité et, peut-être le doyen des journalistes à Tizi-Ouzou ?
Porter un jugement de valeur non, mais le journalisme ça s’apprend et ça se vit, or je constate qu’il y a quelques journalistes qui apprennent mal et qui vivent mal le journalisme. Il n’y a pas cette intimité cette complicité entre le journaliste et le journalisme. Il y a une question de complicité de connivence d’intercommunication parce que le journalisme c’est quelque chose et le journaliste c’est quelque chose d’autre. Il faut qu’il y ait entre les deux la jonction, il faut qu’il y ait la complicité parfois même communauté de destin. Comme je disais tout à l’heure que je veux mourir en journaliste pas en tant qu’écrivain, c’est une nuance qui a son sens et le journalisme aujourd’hui permet de faire des miracles. Les journalistes ont une liberté actuellement dont nous n’avions jamais rêvé auparavant.
Lorsqu’on écrivait à l’époque, la maestria était dans la nuance. Il fallait dire par des mots ce que d’autres mots voulaient dire. Et maintenant, ces dernières années, j’ai travaillé comme chroniqueur à l’Expression, je ne me gênais pas, ma plume n’a jamais été aussi libre bien que je m’astreignisse à une certaine retenue parce que l’âge et l’expérience aidant, la pétulance diminue sans compter les influences, les menaces, chaque mot était empoisonné on avait affaire à un terrain hostile et à une rédaction plus hostile encore.
Entretien réalisé par S. Aït hamouda

