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Tifi, ou l’Iphigénie kabyle

Il y a de tout dans «Tifi », une pièce écrite et mise en scène par Lyès Mokrane et jouée, mardi dernier, par la troupe du théâtre régional de Tizi-Ouzou, à la Maison de la culture de Bouira. Il y est question d’amour, d’amitié de jalousie, de haine et même de mythologie. Mais il y a surtout des symboles, et ‘’Tifi’’, qui est le prénom de l’héroïne, représente la terre, la société et la culture berbères en des temps très anciens.

Nous sommes à une époque très lointaine, dans un village que l’histoire ne situe pas précisément. Il peut être n’importe où dans le Maghreb. Tifi, par sa beauté et les terres qu’elle possède, provoque la jalousie des femmes du village. Elles ont peur qu’elle leur enlève leurs hommes ou leurs prétendants. Elles décident de la chasser du village. Mais les jeunes ne l’entendent pas de cette oreille. Même si tous n’aiment pas d’amour Tifi, celle-ci leur inspire de l’estime et de l’amitié si bien qu’ils partent à sa recherche et la ramène au sein de la communauté. Mais le sort s’acharne sur la pauvre jeune fille, orpheline, et lui réserve beaucoup d’épreuves. Le dieu Anzar réclame un sacrifice. Il veut qu’on immole la plus belle fille en échange d’un peu de pluie. Le village est confronté depuis plusieurs mois à une sévère sécheresse. Que faire ? Les femmes désignent la victime. Tifi est traînée sur la place du village et y est lapidée. Tudart, qui aime Tifi et en est aimé essaie de la protéger avec son corps. Les pierres pleuvent sur eux. Mais voilà que le dieu Anzar apparaît, faisant tomber tout le monde par terre, les privant de l’usage de la parole et de leurs membres. Est-ce la fin ? Non. Un jeune homme, ayant pitié de Tifi, tire de sa ceinture un poignard et, en dépit des efforts de Tudart pour l’en empêcher, se donne la mort. Tudart enduit le temple du dieu Anzar du sang du jeune homme. Le courroux d’Anzar s’apaise alors. Sa malédiction s’achève et tout le monde retrouve la force de se remettre debout et de se réjouir. Le village est sauvé et Tifi et Tudart peuvent s’aimer en toute tranquillité.

Avec Tifi, on est dans le registre tragique. Ou pour être plus précisément dans le registre tragi-comique. Car, comme dans le Cid, un élément comique entre en jeu et fait choir d’un cran la pièce de la tragédie classique. Les personnages rient, même si ce rire n’est pas provoqué par une situation comique. Dans cette pièce, on rit, mais on rit jaune. L’amour, la jalousie, la haine, ces puissants ressorts qui soutiennent l’action et la conduisent de façon tragique vers son dénouement, sont habilement exploités. C’est du Racine ou presque. Il y a une sorte de fatalité suspendue comme l’épée de Damoclès sur la tête de Tifi. L’histoire d’ailleurs n’est pas sans rappeler une des pièces les plus belles de Racine. Comme Iphigénie, Tifi est belle et comme elle, aussi, offerte en sacrifice à un monstre assoiffé de sang humain pour désarmer son courroux. En plus, la pièce contient un chœur comme une vraie tragédie classique. Il restait à Melle Abed qui tient le rôle de Tifi de prouver qu’elle marche sur les traces de l’actrice la plus prestigieuse de son temps, La Champmeslé pour qui Racine écrivait ses pièces, plus que pour la gloire et la postérité.La pièce a été déjà jouée dans une dizaine de wilayas, dont Médéa, Saïda, Tissemsilt, Mascara…  Un succès jamais démenti. 

Aziz Bey 

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