Voyage à travers l’Histoire

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Le bureau local de la Ligue Algérienne des Droits de l’Homme sis à Béjaïa, en partenariat avec le comité de cité de l’université Targa Ouzemmour, a organisé dimanche soir, une conférence avec un philosophe d’origine iranienne, Ahmad Aminian, spécialiste en l’histoire des religions et chercheur-enseignant à l’université Libre de Bruxelles, en Belgique. Après une session de formation organisée à Akbou, le philosophe s’est arrêté à Béjaïa, le temps d’une conférence destinée aux étudiants intéressés par le sujet brulant du rapport de l’Islam à la Modernité. Le philosophe, dès le début de sa communication, a insisté sur le fait que ses propos se veulent une réflexion et un questionnement du sujet. Il est impossible en un temps aussi court d’en faire le tour. La modernité est un sujet très vaste. Il faut se poser des questions sur la compatibilité de l’Islam avec la modernité. Selon le philosophe, l’Islam n’est pas seulement une religion. C’est un concept très vaste qui englobe différents aspects de la vie de l’homme : l’économique, le culturel, le social,… L’Islam est devenu une culture dominante et planétaire. Le constat d’Ahmad Aminian est implacable au sujet du rapport de l’Islam et de la modernité. « Nous n’avons pas participé à la modernisation du monde. Nous l’avons subie », dira-t-il. Ce n’est qu’au milieu du XIX siècle que les musulmans ont commencé à se poser des questions relatives à la modernité. C’est Djamal Eddine Al Afghani qui en a été le précurseur. À l’époque, le monde musulman était partagé entre deux pôles. Celui des ottomans et celui des Perses. Ces deux parties du monde musulman passaient leur temps à se faire la guerre, épuisant ainsi leur énergie. Après un voyage en Europe, Al Afghani a été surpris par l’état d’avancement et de développement de l’occident. Il avait constaté le retard abyssal que le monde musulman avait accumulé durant les siècles précédents. Après lui, c’était au tour de Mohamed Abdou de prôner l’ouverture du monde musulman vers la modernité. Seulement, le combat entre modernistes et rigoristes a toujours existé chez les musulmans. À chaque fois que les modernistes (les Moatazila) avaient le dessus, le monde musulman faisait un bond vers l’avant. Mais dès que les rigoristes revenaient à la charge, toute forme de réflexion était alors prohibée. Le combat continue encore aujourd’hui. Les musulmans sont devenus malades. Et la violence actuelle manifeste sa maladie. Mais selon le philosophe Iranien, c’est une excellente chose, puisque le malade est en train de vomir sa maladie. Ce qui pourrait être salutaire. Dans l’époque moderne, le premier symptôme de cette maladie a été la Révolution iranienne. Le monde musulman est en train de combattre cette maladie. En dehors des informations diffusées par l’occident sur l’état réel de l’Iran, il y a dans ce pays un vrai débat sur le rôle de l’Islam dans le développement de la société. À Qom par exemple, sur la place publique, des intellectuels de tous bords viennent débattre sur la question de façon assez libre. Le combat est rude, mais le débat est accepté par tous, même si parfois il y a quelques débordements avec des manifestations violentes. « La Muslimcratie doit aller progressivement vers la démocratie ». En acceptant de discuter et de débattre, les musulmans vont vers le système démocratique qui est une « civilisation de la parole ». La violence physique doit être bannie au profit du débat d’idée et de l’expression démocratique. Il y a un espoir, car ça va dans le bon sens, même si ça risque de prendre du temps. Si les musulmans veulent évoluer et passer dans la modernité il faudra indiscutablement changer de mode de pensée. En fait, le philosophe va beaucoup plus loin. Selon lui, le monde islamique s’est montré incapable de penser ou de nommer correctement les concepts. Il faudrait arriver à désacraliser les concepts afin de pouvoir les interroger et transcender les tabous. Le philosophe musulman Errazi a été parmi ceux qui ont commencé ce travail, terminé en son temps par Avéroes, Ibn Roshd, le philosophe Maure andalou. Les concepts modernes tels qu’appliqués par les pays musulmans ne permettent pas de passer à la modernité car leur sens profond leur échappe. La véritable modernité n’est pas d’imiter les civilisations européenne et américaine, mais elle doit venir des questionnements internes pour aboutir à l’expression de concepts propres, permettant de s’arrimer au mouvement mondial actuel. Il faudrait dès à présent, encourage Ahmad Aminian, organiser des groupes et des cercles de réflexion, bannissant les tabous et désacralisant les idées, afin d’arriver à faire avancer la réflexion sur les sujets qui concernent la nation musulmane. C’est la capacité de produire une pensée et des idées qui permettra de faire avancer les choses, pas celle d’imiter et d’adapter. C’est ce que les musulmans Abassides avaient fait en leur temps en faisant traduire les livres de la philosophie grecque, sans avoir été capables de produire eux-mêmes des penseurs et de philosophes capables de s’interroger et de questionner les thèmes abordés par leurs confrères Gréco-latins. Il est dommage que cette conférence ait été si mal préparée, et quasiment pas médiatisée. Elle a été organisée dans des conditions indignes de l’envergure du conférencier, à une heure tardive, ne permettant pas aux personnes intéressées d’y participer ; le problème du transport nocturne n’étant pas des moindres.

N. Si Yani

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