La cité Hammadite qui, habituellement a du mal à se départir d’une paresse toute matinale s’est réveillé pour une fois dès potron-minet. Les moutons aussi, à moins que ne devinant ce qui les attend dans une poignée d’heures, ils n’aient tout bonnement passé la nuit à veiller et à se lamenter de ce que parmi tous les animaux, tous les mammifères, tous les ruminants, ils aient été choisis pour le sacrifice planétaire, pas persuadés pour une botte de foin qu’Abraham l’ait recommandé. RÂ, lui aussi, s’est mis de la partie dardant ses rayons, source de vie, sur une terre engourdie. Les lamentations, par milliers, amplifiées par le silence ambiant, montent jusqu’au firmament, sans que personne, Dieu démiurge ou puissant de ce monde ne manifeste la moindre commisération, la moindre pitié…Le peuple mouton n’a qu’à s’en prendre à lui-même car depuis Panurge, il n’a pas pris de la graine et c’est tête et cornes auras de pâquerettes qu’il fonce vers le couteau acéré du sacrificateur. A peine quelques timides velléités de résistance, une ou deux ruades et les voilà ligotés et donnant de la voix à qui mieux, s’interpellant d’une cour à une autre, histoire de s’encourager mutuellement, dans des tentatives autant pathétiques qu’inutiles ! Un coup de bélier, toutes cornes devant, bien ajusté vaut mieux que toutes les plaintes et les bêlements du monde. Mais, on ne refait pas la nature profonde des ovins, connus pour être des créatures simples, disciplinées, chez qui toute violence à l’endroit des humains semble une bonne fois pour toutes inhibée. Et puis que faire contre le fatum, sinon se résigner philosophe El Vachir le bélier chouchou de ces dames brebis. et dire qu’il y a quelques jours à peine, il pensait naïvement qu’après plus de cent combats remportés tous haut la main, il allait, comme les gladiateurs de jadis être gracié ! Certains pour en finir au plus vite tendent leurs cous au prêtre officiant d’un jour.Qu’il ne vienne pas surtout, le peuple ovin, se plaindre de ce qu’il ne savait point ! Depuis la geste et le geste d’Abraham le patriarche, ils sont des centaines de millions à être immolés le même jour, chaque année dans un holocauste planétaire.Plus le temps avance et plus les bêlements se raréfient, preuve s’il en est que la grande faucheuse fonctionne à plein régime. L’air particulièrement pur et vivifiant en cette belle journée ensoleillée s’emplit d’une odeur acre, celle des poils brûlés, signe que la préparation du bouzelouf a commencé. Les carcasses de ce qui furent des boules de laine bêlant à se fendre les maxillaires, évidées et encore sanguinolentes pendant à des potences de fortune. Aux premières loges, pour ne rien rater du spectacle tout en hémoglobine, les enfants aux visages de marbre, inexpressifs, tétanisés par la vue de la masse inerte. Brisée, évanouie l’amitié entre l’enfant et la bête. Le couteau du paternel est passé par là ! Les traumatismes induits par la vue du sang giclant à flots de la blessure profonde, par la carcasse, les quatre pattes en l’air et qui continue à se débattre longtemps après l’égorgement, personne n’a pu les mesurer. Et avec ça, certains qui fraient avec les loups et se lamentent avec les brebis s’étonnent de ce que nos jeunes passant de la bête à l’homme sans états d’âmes et sans trop se poser de questions. L’hémoglobine à coulé par milliers de gallons. Et à midi, la messe est dite. La curée peut commencer ! La première journée est relativement frugale au regard des excès alimentaires de la seconde. On se contente des abats, du Ossbane, ces pochettes de panse farcies et du bouzelouf. C’est au cours de cette journée que le taux de cholestérol, le mauvais celà s’entend grimpe en flèche. La carcasse est débitée en morceaux, direction le congélateur. Bien rares sont ceux qui prévoient la part du pauvre. cela illustré on ne peut mieux la nouvelle perception du sacré et de la charité islamique. Toute référence au partage s’estompe devant les intérêts personnels et égoïstes, servis par un principe repris par tous “charité bien ordonnée commence par soi même”. A l’occasion, le sacré n’est exhibé que lorsqu’il s’agit de justifier un acte fortement dispendieux. Qui ne connaît en effet et ne déclame l’histoire d’Abraham ? La sacralité du geste, sa symbolique s’arrêtent là ! Le reste, tout le reste n’a qu’un lointain rapport avec la religion… L’animosité entretenue entre voisins, les rapports souvent tendus fait que toute entraide ou partage sont bannis. Loin de venir au secours de son voisin, qui n’a pu pour des raisons économiques s’offrir un agneau. Youyou stridents, fumet de grillades que les fenêtres laissées grandes ouvertes laissent s’échapper, voilà ce que le voisin infortune doit endurer à longueur de journée. Paradoxalement, les enfants affichent plus de sérénité. S’ils souffrent intérieurement, ils n’en laissent en tout cas rien transparaitre !Bien repus, les rots à fleur de bouche les enfants sur leur trente et un (un grand coucou à la fripe à qui de plus en plus de parents doivent une fière chandelle !). Les parents quittent enfin leurs pénates pour les mêmes motifs. Si pour les parents, les visites familiales accaparent l’essentiel de leur temps, pour les marmousets, il s’agit d’aller quêter la générosité des oncles, grands-parents et tutti quanti. La chasse aux billets obéit à un rite bien codé qui offre la particularité d’être connu de tous y compris des adultes qui sont passés par là. La règle d’or est d’afficher le désintéressement le plus complet et d’approcher la personne visée généralement réputée pour sa générosité, le plus naturellement du monde, l’air de rien. Après lui avoir administré plusieurs bises, il fait mine de s’en aller non sans avoir au préalable jeté un coup d’œil rapide, à la dérobée, histoire de voir si le quidam à mis la main à la poche. Puis de faire mine de refuser la pièce ou le billet tendu. L’enfant dit non avec la tête, mais franchement oui avec la main qui se tend… Le billet vite enfoui au plus profond de la poche va rejoindre et requinquer une tirelire bien mise à mal par les dépenses quotidiennes. La vie est chère, même pour les mioches !Une première cette année, la quasi absence des pétards. C’est quand même bien plus agréable de ne pas sursauter à tout bout de champ !Le deuxième jour de l’Aïd a été franchement maussade et la matinée glaciale à découragé plus d’un. Seuls les inconditionnels du “petit noir” ont osé braver les cordes d’eau qui tombaient du ciel. La pluie aura eu au moins un avantage : celui d’avoir nettoyé de fond en comble la ville du sang, des crottes et des restes de foin, dernières traces d’un duel par trop inégal entre le bipède autoproclamé “roi du monde” et la bête dont le seul et exclusif tort est de continuer à croire que “le roi” est capable de mansuétude et de pitié. En vérité, il ne subsiste que le bruit des mandibules qui arrachent, déchiquettent et réduisent en miettes des morceaux de chair à peine tirés du feu et puis cette odeur. Une odeur persistante, qui colle aux vêtements, envahissant foyers, couloirs et cage d’escaliers. Une odeur repoussante à la limite. Et puis entre deux bouffées de ces relents, on croit parfois entendre un cri, un bêlement. Celui post-mortem échappé de l’au delà de moutons (ils en ont un, foi de végétarien !), du bélier qui faisait la fierté du quartier et dont il ne reste que des… quartiers.
Mustapha R.
