Grand, élégant, il rappelle par sa stature, les grands acteurs américains des années soixante. Sa modestie et sa discrétion son assez remarquables pour être signalées. Pourtant, il a plusieurs flèches à son arc. Artiste, formateur et moudjahid. Sa passion artistique n’a pas éclipsé son amour de la patrie. Il est monté au maquis et a lutté pour l’indépendance de l’Algérie, tout en gérant sa carrière artistique. Un homme atypique à bien des égards.
La Dépêche de Kabylie : Pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Arezki Bouzid : Je suis né en 1936. Dès l’âge de sept ans, en 1943, j’ai commencé à chanter, en participant aux fêtes des villages. A l’époque, il y avait beaucoup de chants populaires avec Idhebbalen, Boudjlima… J’ai été à l’école et j’ai eu mon Certificat d’Etudes en 1950. Je me souviens encore des noms de mes instituteurs, à qui je rends hommage. MM Zaidi, Djaadoune, Kasmi d’Aghbalou et Abdelkader Hammiche, entre autres.
Puis vint la vie professionnelle…
Je suis parti travailler à El Biar, à Alger, comme garçon de café. J’ai travaillé à la Brasserie d’El Biar, à l’Etoile du Sahel, Place Kennedy… En 1955, je suis revenu à Fenaia où je me suis fiancé. J’ai travaillé dans une entreprise de maçonnerie, Jaques Clavaguère, où mon père travaillait déjà. En septembre, je me suis marié.
Comment avez-vous travaillé durant la Révolution ?
Deux mois après mon mariage, alors que nous étions réunis au village, dès la tombée de la nuit, un groupe de moudjahidine est venu, conduit par le lieutenant Amirouche et Arezli Laurès. Ils étaient environs vingt-cinq djounouds. Ils nous ont tenus un discours de sensibilisation et nous ont expliqué la nécessité de nous unir et de nous organiser. Un grand mouvement allait naître et la guerre avait déjà commencé. J’ai été l’un des premiers à répondre à l’appel avec mon père et quelques autres. Puis, tout le monde a suivi. Sept d’entre nous ont été choisis pour commencer le travail d’organisation, de structuration et de répartition des tâches. Nous avons commencé à sillonner les villages pour faire un travail de sensibilisation et recruter de nouveaux moudjahidine. Personnellement, j’ai été désigné comme chef de liaison pour toute la région allant de Bourbaâtache à Ifri. Nous avons été formés aux techniques de guérilla, par Amirouche, Abderrahmane Mira et Rachid Adjaoud. Je suis ainsi devenu l’indicateur des moudjahidine, et nous organisions des opérations de sabotage. J’ai assisté aux opérations concernant l’école de Tala Tazert et la maison du Caïd… Fin juin, notre maison a été brûlée. J’étais condamné à mort et recherché par l’armée Coloniale. Je devais fuir, et je me suis adressé au capitaine Amirouche qui m’a fait une attestation de libération qui m’a permis de fuir le pays et de rejoindre la Fédération de France à Paris.
Comment avez-vous vécu en France ?
J’ai suivi un stage de formation professionnelle et j’ai repris la chanson.
J’ai acheté une guitare et j’ai commencé à fréquenter le milieu artistique. C’est là que j’ai rencontré Allawa Zerrouki qui était très content de me recevoir. Puis, j’ai connu Akli Yahiatène avec qui je suis devenu très ami.
En parallèle,
j’ai été recruté dans le Groupe de Choc : Information/Exécution. J’ai aidé Akli Yahiatène à trouver du travail, parce que la chanson ne nourrissait pas.Il fallait travailler en parallèle pour assurer sa croute. Ensuite, j’ai connu Slimane Azem. J’ai assisté à l’enregistrement de « Ayajradh Effegh Thamourtiw », comme j’ai connu Salah Saadaoui et d’autres encore… Hnifa chantait déjà aussi à cet époque-là. Elle avait beaucoup souffert. Elle est morte dans la solitude.
Quand est-ce que votre carrière professionnelle a commencé ?
C’est en 1958 qu’a commencé ma carrière professionnelle. J’ai enregistré mon premier disque chez Philips, avec « Inas Imlaayoun Tawes Balak Atsayes », et « El Ghorba Thasâav, thewâar ». C’était Farid Ali, qui m’a entendu chanter, qui m’a présenté à la Maison de disques. Dans le milieu artistique on me surnommait Charles Bronson. Ma première radio, je l’ai faite dans l’émission « Chanteurs de demain » sur RTF qui était diffusée tous les dimanches matins à dix-heures. Hamid Béber était le responsable de la radio à l’époque. Ça m’a ouvert des portes et j’ai pleinement intégré le milieu artistique. J’ai alors chanté à la Brasserie Lutèce, au Café de la Gare,…
Et en Algérie ?
En 1959, j’ai présenté mon disque à la Radio d’Alger. Après avoir été vérifié par la commission de la censure, j’ai été programmé et je passais en direct. Said Rezzoug était le Directeur de la radio, assisté par Lounes Aouadi. J’ai rencontré Haddad El Djilali, chef de l’orchestre de la radio et j’ai chanté à la salle Pierre Borde qui est l’actuelle salle Ibn Khaldoun. C’est Cheikh Noreddine qui m’a pris en charge pour me déclarer à la Sacem. Cherifa, Zina, Yamna et d’autres faisaient partie de sa chorale féminine, suivie par madame Lafarge, appelée Lla Thassaadith. En repartant en France, j’ai repris du travail, en même temps que la chanson et mes activités à la Fédération de France du FLN. J’ai aussi rencontré Anissa, Lila, Noureddine Chenoud, Laazib Mohand Ameziane, Boualem Chaker…
Puis vint l’indépendance
?En 1962, j’ai composé des textes. Le premier s’appelait «Thamourthiw, a Thin Hamlagh», sur la région de la Soumam. Le deuxième, «Tizi-Ouzou». J’ai été le premier à chanter la ville et la région de Tizi-Ouzou, bien avant Taleb Rabah qui avait chanté «Michelet». Ces deux enregistrements, je les ai faits chez Oasis. J’ai aussi accepté un programme officiel avec la RTA. Avec Cheikh Nordine, j’ai chanté à la radio du chaâbi kabyle. Mes chansons modernes, je les donnais à Ammari Maamar qui dirigeait l’orchestre moderne de la Radio, en utilisant le ¼ de note. Puis, il y a eu une série de galas, un peu partout, dans les villes et villages.
En 1970, j’ai rencontré Mohamed Iguerbouchene. Alors que je lui chantais une chanson, il prenait note sur un bout de papier et en refaisait les arrangements en direct. Il était impressionnant. C’est à cette date que j’ai été recruté par le ministère de la Jeunesse et des Sports, avec Abdellah Fadel à sa tête. J’ai été nommé Directeur des Maisons de Jeunes. J’en avais profité également pour faire un stage de scouts. J’ai été chargé d’assurer des formations artistiques pour les jeunes. Il y a eu à Sétif un Festival des ensembles vocaux et j’ai eu le premier prix. Ensuite, avec d’autres éducateurs de la jeunesse, j’ai été détaché à Paris, dans le cadre des échanges culturels et artistiques, où j’ai été chargé de former des jeunes. C’était avec l’Amicale des Algériens en Europe. Un de ses dirigeants était Arezki Aït Ouazou.
Et durant les années quatre-vingt ?
Après la mort de Boumedienne, il y a eu des changements politiques dans le pays. Je suis retourné en Algérie en 1982, où j’ai continué à chanter dans les galas, les mariages en effectuant des tournées dans tout le pays, jusqu’en 1996. A cette époque, j’ai été le directeur de la maison de Jeunes de Kouba, après avoir dirigé celle d’El Biar.
En quelques chiffres, quel est le bilan de votre carrière ?
Au total, j’ai fait plus de trois cents chansons, dont la moitié ont été enregistrées et produites. J’ai fais deux disques chez Oasis, quatre à la Voix du Globe, quatre chez Philips, deux chez Pathé Marconi, quatre chez Itij, et trois chez Izem. J’ai aussi eu d’innombrables passages et enregistrements à la radio, aussi bien en Algérie qu’en France.
Entretien réalisé par N. Si Yani

