Auteur, metteur en scène, commissaire du Festival national du théâtre professionnel et directeur du Théâtre national algérien, M’hamed Benguettaf est également, homme-artiste, homme-orchestre et homme tout court. Cet homme reste l’une des figures emblématiques du 4ème art en Algérie. Il s’impose autant par sa plume que par sa maîtrise et sa domination du geste et de la réplique. Grâce à son talent, il entre, en 1963, par la grande porte à la Radio nationale et entame sa carrière de créateur et de grand comédien rapidement apprécié et reconnu comme tel. Il quitte cette école radiophonique et rejoint celle du théâtre national en 1966 et y reste jusqu’à ce jour. Dans ses créations en tant qu’auteur, Benguettaf signe une large liste de pièces dont “Hasna oua Hassan”, “El Aïta”, “Fatma”, “Quichotte, l’homme qui n’y était pour rien” et bien d’autres. Il traduit Nazim Hikmet pour intituler son texte “Ivan Inavovitch a-t-il existé” ?, Bliss Laouer Kayen Menou ?, Kateb Yacine dans “L’homme aux sandales de caoutchouc” et autres. Benguettaf a adapté ensuite “Les martyrs reviennent cette semaine”, et écrit de nombreuses autres œuvres théâtrales, dont des monologues où il a injecté un rare sens du dialogue et de la métaphore. Ivre d’amour pour cet art, il ne semble guère prêt à mettre fin à sa carrière. La preuve, il nous parle aujourd’hui, dans un entretien qu’il nous accorde, de ses perspectives et des projets qu’il a en vue pour huiler les rouages de l’institution artistique qu’il dirige.La Dépêche de Kabylie : M. Benguettaf, vous qui êtes comédien, auteur, metteur en scène et directeur du Théâtre national, comment faites vous pour assumer toutes ces tâches ?ll M’hamed Benguettaf : C’est un choix difficile que j’ai pris pour la responsabilité de gestion de cette institution. Je dirais qu’actuellement ma seule préoccupation est d’ouvrir les portes et donner leur chance aux créateurs connus et moins connus, pas spécialement et uniquement dans l’art théâtral. Il est plus urgent et capital même de promouvoir cet art en Algérie. Je ne suis pas prêt d’abandonner ma passion en tant que créateur mais je dirais tout simplement que nous sommes involontairement limités par le temps pour signer une œuvre.
Vous voulez dire que Benguettaf n’écrirait plus de textes ?ll Je préfère dire qu’actuellement j’ai une priorité. J’essaye d’écrire, mais il y a toujours quelque chose qui vous déconcentre, une affaire administrative ou autre. C’est un métier où l’on ne peut ni bâcler ni improviser : ou il faut écrire ou il faut faire autre chose. Pourtant, je dirais que ce n’est qu’une parenthèse, c’est momentané, les idées ne manquent pas pour faire le montage d’une pièce. Peut-être que j’en réaliserais une, volontairement, cette année. Je pourrais vous dire que je suis capable d’assurer les deux tâches mais il ne faut pas se leurrer. J’aurais peut-être pu le faire si tout avait marché comme sur des roulettes. Il y a tout à construire, il y a ce qu’on appelle l’urgence, qui arrive et qui émerge. Il est clair que même dans la comédie, quand on campe un personnage, il vous suit partout et quand on est préoccupé par d’autres prérogatives, on n’est plus en contact avec ce personnage. Quelle est votre stratégie pour mettre sur les rails une démarche qui fera évoluer le 4 ème art ?ll C’est toute mon expérience d’auteur, de comédien et de metteur en scène que j’offre à ce secteur pour mettre en route et sur rail une démarche qui rend service au théâtre, qui sera rentable en matière de public et en matière de création. J’insiste sur le point qu’il faut donner chance et former des gens connus et moins connus pour que les générations futures prennent la relève. Même pour les jeunes qui suivent une formation académique, il faut les former, ici au TNA, pour faire d’eux des talents, pour en donner une meilleure présence à l’avenir et jouer dans peut-être 700 à 800 spectacles. J‘encourage l’échange culturel entre les théâtres régionaux et ceux de l’étranger. Des conférences- débats seront aussi organisées au sein de l’établissement.
Peut-on réaliser un théâtre ambulant pour justement intégrer cette culture dans les différentes régions d’Algérie ?ll Pour créer un théâtre ambulant, il faudrait y avoir 5000, 7000 troupes théâtrales. Nous ne sommes pas arrivés à ce stade
Comment élargir le public du 4 ème art ?ll Tout en continuant de dire qu’il existe. Nous sommes arrivés, aujourd’hui, à attirer 40 personnes de ce même public. Il est à souligner qu’il y a un énorme travail de sensibilisation à faire dans le programme pédagogique.
Que pensez-vous du retour du 4ème art dans le programme de la Télévision nationale ? ll L’une de nos grandes aspirations est que le théâtre aille vers les gens. Cela existait dans le passé et cette alternative pourrait inciter le public à aller regarder un spectacle dans une salle de spectacle. Quand un média comme la télévision montre une pièce dramatique, cela veut dire qu’il y a un intéressement et que le message se transmet aux gens pour rappeler qu’il y a un art en Algérie, qui est le théâtre, qu’il existe et qui montre des têtes, des visages, des corps que les gens vont s’habituer à connaître. J’estime que c’est une chose essentielle, primordiale et qu’elle devrait revenir.
Est-ce qu’il existe un théâtre élitiste en Algérie ?ll Non, le théâtre est l’art de la société par essence. C’est l’art le plus populaire et c’est un domaine où l’on utilise la langue de sa société : c’est son miroir. Je ne sais même pas s’il existe un théâtre élitiste. Il est vrai qu’il y a différents sujets qui sont traités dans différentes langues, dans différentes formes et qui peuvent paraître plus au moins élitistes. Quant à nous, je pense que nous faisons partie des gens qui qualifient le théâtre d’art populaire. On peut créer une littérature élitiste, mais ce n’est pas du tout mon objectif. Il faut se poser d’abord la question : “Créer un théâtre élitiste pour qui ?” Personnellement, je fais de l’art qui parle à ma mère et ma sœur.
Est-ce que le One man show aurait sa place cette année dans votre programme ?ll Il n’est pas exclu du programme, s’il y a des propositions pourquoi pas ? L’essentiel est que la personne présente un travail de qualité.
Et quant à la comédie musicale, peut-on espérer voir un tel spectacle réalisé par des Algériens ou peut-être pour les Algériens ?ll Nous n’avons pas les moyens de le faire. Une comédie musicale est un spectacle aussi, merveilleux et énorme à réaliser. Cela existe, par contre, au Moyen-Orient. Ce n’est pas une simple pièce dramaturgique à présenter. C’est toute une équipe de compositeurs, de musiciens, de comédiens, de chorégraphes et de chanteurs professionnels qui doivent raconter une histoire. Il faudrait d’abord former des spécialistes de la comédie musicale avant de s’engager à proposer un tel projet.
Propos recueillis par Fazila Boulahbal
