Amdoune n’Seddouk se souvient de ses héros, Cheikh Mohand Améziane Belhaddad et ses deux fils, Aziz et M’hand, en leur rendant, mercredi dernier, un vibrant hommage à l’occasion du 144e anniversaire de l’insurrection d’avril 1871, une révolte paysanne à laquelle Cheikh Mohand Améziane Belhaddad avait appelé un certain 08 avril 1871 au marché de Taghzouyth appelé communément Souk El-Abtal, devant une foule nombreuse qui a écouté son discours avec freveur et l’a propagé à travers
toutes les régions de Kabylie.
Excédées, les populations se sont soulevées comme un seul homme pour combattre l’autorité française. Bien avant cette insurrection, il y avait d’autres révoltes menées par l’Emir Abdelkader, Lala Fdhma N’soumer, Boubéghla et tant d’autres. Ces hommes et femmes de valeurs et les insurgés anonymes impliqués dans ces guerres ont payé un lourd tribut en osant défier l’une des grandes puissances du monde : la France.
Il est de notre devoir de revisiter l’histoire de Cheikh Mohand Améziane Belhaddad, Argaz Arrebani, chantait la défunte Na Chérifa, pour que nos enfants sachent que l’indépendance de l’Algérie est chèrement acquise dans un long combat qui a duré 130 ans.
De la vie de cheikh Mohand Améziane Belhaddad
Il est né aux environs de 1790 au village de Seddouk Oufella dans le douar d’Amdoun n’Seddouk en haute vallée de la Soummam (wilaya de Béjaia). Il est issu d’une famille aux revenus modestes, celle de propriétaires terriens. Il a su exploiter avec finesse l’intelligence qu’il a héritée de son père. Ses possibilités intellectuelles l’ont paré d’une autre richesse. Celle de l’’esprit exceptionnelle de transmission de ce savoir aux autres générations. Pour bien dire les choses, il était envié par beaucoup de jeunes de sa génération.
Très jeune, il s’était privé de ses insouciances d’enfant pour se consacrer aux études. Il ne quittait pas son père qui est d’une humble instruction mais qui représente pour lui un monument du savoir. Au lieu de jouer dehors avec les enfants de son âge, il préférait accompagner son père au champ l’aidant même dans ses tâches d’ouvrier ou rester avec lui à la maison l’admirant comment il prodiguait la bonne parole.
Son père Ali, homme distingué et cultivateur de son état, a étudié quelques versets coraniques qui lui ont permis de faire office d’Imam à Seddouk Oufella, son village natal. En parallèle, il enseignait le coran aux enfants du village, dans les sous-sols de la mosquée. Cette opportunité lui a donné l’occasion d’initier son fils aux rudiments d’une bonne instruction. Après quelques années d’apprentissage, Mohand Ameziane se montrait manifestement doué à poursuivre de hautes études le prédestinant à devenir un homme de valeur. En ce sens, il a bénéficié d’une aide paternelle enrichissante.
On peut parler sans conteste de situation idéale pour l’enfant quand l’enseignant et le père se confondent en une seule personne. C’est l’un des éléments de la réussite de Mohand Ameziane qui a su développer de brillantes compétences, révélées aux moments opportuns. Conscient des perspectives d’avenir dévoilées par le jeune garçon, son père se doutait bien que les premiers éléments du savoir inculqué resteraient insuffisants pour progresser. C’est ainsi, qu’un jour, il le sensibilisa avec éloquence en prononçant des mots pleins de bon sens et de sagesse, enclins à le faire réfléchir par des exemples :
»L’agriculteur s’évertue à tirer le maximum de richesses de ses terres, l’industriel se préoccupe de la productivité de son usine, sans cesse le banquier est à la recherche d’ingénieux capitaux…mais tu dois savoir que la plus grande des valeurs est celle que chaque individu possède. En ce qui te concerne, je veux parler de la graine d’intelligence qui t’habite. »
Voulant vaille que vaille que son fils réussisse, le père a mis tout en œuvre pour que Mohand Ameziane s’engage dans un cursus scolaire adapté à ses capacités intellectuelles et l’a donc dirigé vers un enseignement au degré élevé. Il l’inscrit alors à la zaouia d’Imoula où le maître d’école a décelé d’emblée, chez le jeune étudiant, une remarquable finesse d’esprit. L’enseignant a porté cette distinction à l’intention du père lorsque celui-ci est venu chercher son enfant, à la fin de l’année, en disant:
» Votre fils est digne de recevoir la plus haute des formations. Je vous conseille de ne pas le décourager en si bon chemin. Inscrivez-le dans une grande école où il envisagera une belle carrière. Il deviendra une célébrité qui honorera son pays. » Sur ces propos, le père approuva et déclara qu’il était fier d’avoir une progéniture intelligente, prêt à se sacrifier, davantage, pour lui.
Sous forme de conseils prodigués, cet avis donné par l’illustre Imam ne laissait pas le père indifférent qui allait encourager son fils à aller de l’avant, en ajoutant :
» Petit, en vu de tes facultés pour étudier, ton maître a suggéré de t’envoyer dans une grande école. Il faut que tu saches qu’il n’y a pas de meilleure richesse que le savoir. C’est un capital inestimable, inépuisable et inaliénable. Par exemple, si tu as un beau costume…tu l’useras un jour, si tu possèdes de l’argent…tu le dépenseras, si tu as des terres…tu ne pourras pas les déplacer. Tu seras obligé d’en tirer profit en restant ici, tandis que ton intelligence te suivra là où tu te déplaceras. »
Le garçon, malgré son jeune âge, ne restait pas insensible aux propos prodigués par son père. Ils lui ont servi de repères et ont eu un immense pouvoir sur lui.
Comme un artiste en vogue, Mohand Ameziane s’est ouvert sur un avenir plein de promesses en allant faire des études supérieures dans la prestigieuse école coranique d’Akfadou. Il a fallu rassembler des moyens financiers colossaux, nécessaires pour acheter livres et documentation indispensables à l’apprentissage, en partie rétribués par l’aide de son père qui a vendu plusieurs biens, pour l’épauler.
C’était dans cette enclave du savoir que Mohand Ameziane a fait connaissance d’hommes à la pensée avérée, venus de divers horizons. Il se forçait, sans cesse, d’approfondir ce qu’il avait appris et s’intéressait à tout ce qui est en rapport avec la religion et la culture. Sa vie intellectuelle devenait intense et rayonnante. Quatre années passées dans un univers du savoir ont laissé de lui une image exemplaire. Celle d’un étudiant posé à la volonté farouche de réussir à tout prix, grâce à un mental exceptionnel.
Pour ceux qui l’ont connu, même si chacun a son génie, il était considéré comme quelqu’un doté d’une faculté d’esprit hors du commun, l’admiration primant sur la jalousie bien entendu. Malgré son âge précoce, il a fait preuve d’un talent de conquérant qui n’a demandé qu’à murir.
De retour au village, l’enfant prodige a marqué un tournant décisif dans la réorganisation du fonctionnement de sa contrée. Vite devenu un édile, il s’est imposé comme une personnalité à l’expression de ses pensées fort remarquables. Ses captivants prêches et réunions dispensés à la mosquée ne cessaient d’attirer de plus en plus de fideles. Vite, la transmission de pouvoir entre le père et le fils, s’était mise en place progressivement.
Le Cheikh joua un rôle majeur dans la Tariqa Rahmanya, son travail ne s’étant pas limité à répandre le savoir dans sa prestigieuse école coranique. Homme de conviction très apprécié pour sa finesse, sa droiture et sa force de caractère, il devint une personnalité influente aux qualités vertueuses en mesure d’arbitrer brillamment tout conflit. Des gens venaient de partout lui soumettre leurs litiges et repartaient satisfaits des jugements qu’il rendait avec équité et impartialité. Digne d’un grand justicier, le grand maître qu’il fut était respecté écouté et suivi dans toute décision prise
Pour ses valeurs morales empreintes de sagesse et de maturité et pour bien d’autres qualités, Mohand Ameziane faisait parler de lui, son nom retentissait partout à travers la Kabylie. Il était devenu le profil idéal recherché par les responsables de la puissante Tariqa Rahmanya. Une organisation sociale et politique agissant pour faire perpétuer les valeurs ancestrales « porteuses de valeurs, de solidarité de tolérance et de dialogue ».
Quand il fut contacté par les responsables de la Tariqa Rahmanya pour occuper le poste Mokadem, dont la mission serait de propager l’organisation dans la basse Kabylie, il avait accepté sans conditions ni discussion et murmure, obéissant à sa seule conscience, malgré le poids de la responsabilité qui lui a été confiée.
A force de persévérance, son loyal activisme et son dévouement ont vite suscité l’admiration des responsables de la Tariqa qui ont vu en lui la quintessence de la composante humaine de l’organisation. De ce fait, ils ont porté sur lui leur judicieux choix en lui confiant la présidence en 1857. Il avait remplacé cheikh Omar, exilé au Maroc pour échapper à l’armée française qui le recherchait pour avoir aidé Lala Fadhma n’Soumer dans son soulèvement en grande kabylie. Cheikh Mohand Améziane était le dernier président de la tariqa Rahmanya (1857-1872).
Le cheikh toujours dans les esprits
Fondée par Abderrahmane Boukabrine et confiée à Cheikh Omar, la Tariqa Rahmanya en évolution constante dans la prospérité était à l’époque la plus importante du pays. Elle jouissait d’un grand prestige et rayonnait sur une bonne partie du territoire et particulièrement en Kabylie. Elle était connue et reconnue comme une organisation parfaite grâce à la probité de ses chefs, à la centaine de zaouias implantées à travers tout le pays qu’elle coiffait et à des centaines de milliers de khouanes qui lui étaient fidèles. À son arrivée à la tête de l’organisation, Mohand Améziane, avait commencé par instaurer une discipline où l’échelle de valeurs était strictement respectée.
Le charisme de Cheikh Mohand Améziane Belhaddad est resté encore intact chez des khouans de la Tarika Tahmania qui le vénèrent et l’adulent en venant se recueillir sur sa tombe dans le mausolée que l’Etat a construit dans son village natal, à Seddouk Oufella, l’un des quatre villages d’Amdoun n’Seddouk. Ce mercredi 08 avril, ce mausolée ne désemplissait pas avec le nombre incalculable de visiteurs qu’il a reçus et accueillis chaleureusement par la population locale.
L.Beddar

