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Une terre de contrastes qui peine à renaître

La réputation, non usurpée, acquise au cours de la décennie rouge par cette région se dissipe difficilement pour laisser place à un réveil brutal à une réalité socioéconomique des plus problématiques. Lors des visites furtives que nous effectuions au début de la présente décennie, nous avions la sensation qu’un silence religieux, suspect et inexplicable recouvre les monts et les coteaux de cette partie du pays de Soufflat, un nom historique qui évoque un affluent de l’Isser et un ancien aârch (tribu) dont se prévalent encore les habitants de la région. L’oued Soufflat laisse se répandre et glouglouter une eau pure et limpide entre de gros galets polis par le poids des ans et l’usure due au liquide précieux. Se faufilant parfois entre des arbres ayant poussé sur le lit même du ruisseau, les eaux de Soufflat descendent ensuite en petites saccades au pied du mont Méténane pour finir leur course dans le plat pays de l’Isser, en face de la commune de Aomar.En sortant de Souk El Khemis, siège de la daïra, on entre dans le village comme on entre dans un mausolée ou dans un temple dans un moment de vacuité sidérale, loin des heures de prières et de prêches. Pourtant, cette commune abrite une population de près de 6.000 âmes et s’étend sur une superficie de 56 km2. Pour voir les hommes sortir de chez eux, il faut que le visiteur arrête son véhicule au beau milieu du village et qu’il descende de son coussin. Ce n’est qu’à ce moment-là que quelques habitants, d’un pas hésitant et d’un regard interrogateur, oseront quelques pas vers l’étranger pour connaître les raisons de son déplacement dans ces terres encore condamnées à l’anonymat. La commune d’El Mokrani fait suite, dans la direction de l’est, aux communes de Zbarbar et Maâla. Les reliefs montagneux et vallonés de ces communes font partie du massif de l’Atlas blidéen. Le chef-lieu de commune d’El Mokrani, anciennement appelé El Madjen, est situé dans un bas-fond, en plein milieu de l’oued Soufflat, à une altitude qui ne dépasse pas les 400 m. Le centre du village ressemble étrangement à une cour de maison traditionnelle. Face à la mairie, se dresse un chapelet de petites épiceries dégarnies qui n’ont à exhiber que quelques sacs de semoule et de bidons d’huile. Des jeunes flânent dans le couloir et le patio de la mairie dans l’espoir de dénicher un emploi auprès des entrepreneurs qui viennent ici dans le cadre de leurs relations constractuelles. En effet, le chômage bat son plein dans les bourgades et les hameaux environnants au point d’atteindre parfois les 60 et 70%. La région d’El Mokrani et les zones limitrophes (Sidi Yahia, Méténane, Souk El Khemis) ont connu pendant plusieurs années le diktat terroriste qui a laissé des traces indélébiles dans la société. Les forces de sécurité et les Patriotes ont payé le prix fort dans leur lutte contre les organisations criminelles qui ont écumé, des années durant, les maquis et les forêts entourant les zones habitées. Les collines de Sanhadja, El Djouala, Ras Sabroune, constituent un prolongement naturel des pitons et des…malheurs de Z’barbar, un massif contigu situé à l’ouest de la commune d’El Mokrani. La Zaouïa Sidi Salem, ancien lieu de pèlerinage pour les âmes assoiffées d’ascèse et de piété, et la crête de M’saïef, magnifique belvédère de la nature, étaient partiquement des “zones interdites”. Ce n’est que ces dernières années que la situation sécuritaire a commencé à s’améliorer sensiblement. Mais, la méfiance reste toujours de mise.

Les bas-fonds de SoufflatSur la rive gauche de l’oued Soufflat, se dresse en gradins le hameau des Houadchia en aval de la zaouïa. Les anciennes banquettes plantées d’arbres fruitiers réalisées pendant les années 1970 sont toujours là. Mais, visiblement, les arbres, particulièrement les amandiers manquent d’entretien au point de voir certains sujets péricliter.Un peu plus au sud, sur le même bord de l’oued, Talahlou, un autres hameau d’une centaine de foyers, affiche la misère et la pauvreté de ses occupants. Ce qui frappe, dès le premier abord, le visiteur c’est ce pâté de maisons vétustes, délabrées, menaçant ruine. Un peu étonnés par la régularité de leur disposition, l’uniformité de leur typologie et des matériaux qui les composent, nous demandâmes des explications à quelques personnes sorties s’exposer aux faibles rayons du soleil. On nous apprit alors que c’était un ancien camp de regroupement colonial. Beaucoup, parmi les anciens occupants de ces chaumières, ont déserté les lieux pour des “cieux plus cléments”, comme le dira un vieux emmitouflé dans une kachabia usée jusqu’à la corde. Bon nombre de ceux qui s’occupaient jadis de maraîchage, d’élevage et de céréales ont choisi de s’établir dans la banlieue d’Alger, particulièrement Réghaïa, logés dans les taudis qui n’ont peut-être de différence avec les chaumières de Talahlou que celle de rapprocher les nouveaux exilés du nouveau lieu de travail, dans le cas où ils arrivent à dénicher un job.Le seul lieu qui introduit une touche de “modernité” dans ce patelin est cette école primaire, bâtie en bas de la bourgade sur un étage. Elle sert souvent de lieu de rencontre pour les jeunes et les vieux désœuvrés de Talahlou.

Les voies sinueuses de l’espoirUn contraste frappant est visible même à un visiteur profane : la vallée de l’Oued Soufflat, à haut potentiel productif, n’est exploitée que rarement. Des jardins potagers minuscules émaillent certaines portions du cours d’eau, alors que les possibilités sont mille fois supérieures au travail accompli jusqu’ici. Une chose est sûre : l’eau, malgré sa présence brute, n’est pas mobilisée. Aucun ouvrage hydraulique digne de ce nom n’est réalisé. Avec la fin du terrorisme et le caractère quasi définitif du déplacement de certaines populations pour d’autres localités, les habitants qui n’ont pas eu d’autre choix que de rester sur les terres des ancêtres ne trouvent pas encore le “fil d’Ariane” qui leur permettrait de se redéployer dans des activités rentables. L’élevage avicole s’est révélé une spéculation éphémère sur laquelle beaucoup d’autres localités de la wilaya de Bouira ont faussement tablé. Le marché étant saturé, beaucoup de hangars ont baissé le rideau.Au détour d’un virage du CW 15 venant de Souk El Khemis, une piste s’engage à gauche pour desservir le hameau de Ouled Ben Kaddour. Sur les deux côtés de la route, nous reconnaissons quelques vergers très morcelés, mais plutôt bien entretenus. Un vieil homme, aveugle et habillé de loques, nous montre du doigt, malgré sa cécité totale, les versants et les collines qui étaient jadis tapissées d’oliviers et de figuiers. “Que ce soit à Draâ Snouber, Koudiat Ben Diab ou à Draâ Bou Kbèche, c’était un véritable paradis sur terre. Les sources coulaient à flot ; les jardins potagers faisaient la notoriété de la région et les céréales avaient un rendement intéressant, au moins une année sur deux. Mais, je l’avoue, les terres de Ouled Ben Kaddour ne sont pas faites pour les céréales, elles sont trop pentues. Nous avons entendu parler des soutiens de l’Etat pour des activités agricoles, mais nous n’avons rien vu venir jusqu’à présent. En tout cas, les arbres fruitiers mettent beaucoup de temps pour donner des revenus. Entre-temps, nous voudrions prendre du cheptel à engraisser, par exemple des veaux.”Les jeunes qui entourent le patriarche aveugle approuvent par un “ouais”.La beauté sauvage des collines et des pitons du pays de Soufflat abrite des hommes à la recherche de leur destin, des jeunes désoœuvrés et sans repères, des volontés confusément affirmées pour la reconstruction d’un monde déchu par une fatalité de l’histoire. Les yeux hagards, la tenue bancale, l’esprit occupé et le cœur accroché à l’espoir d’un avenir meilleur. C’est le sentiment que nous ont communiqué les habitants d’El Mokrani.

Amar Naït Messaoud

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