Il y a des études et autres enquêtes dites « sérieuses » qui laissent parfois pantois et qui paraissent surréalistes. La dernière en date, publiée par le très sérieux institut « Children’s Worlds », a fait couler beaucoup d’encre et a laissé plus d’un perplexe.
La cause ? Et bien selon cette étude, publiée à la fin du mois dernier, elle classe les enfants algériens à la 4ème place, des enfants les plus heureux du monde. L’un des auteurs de cette enquête, M. Habib Tiliouine, responsable du Laboratoire processus éducatifs et contexte social (Labo-PECS) à l’Université d’Oran, «(…) en Algérie, les enfants sont plus satisfaits de leur vie familiale et leur vie scolaire que leur vie sociale (amis, etc.), alors qu’en Allemagne, par exemple, leur satisfaction vient plutôt de leurs relations avec leurs amis». Certainement toute étude est relative et discutable au même titre que son antithèse. En ce lendemain de 1er juin, Journée internationale de l’enfance, il y a un sujet malheureusement récurant, auquel nul ne peut éluder la gravité à savoir le travail, voire l’exploitation des mineurs. Ce phénomène, lié à divers facteurs sociétales, est devenu en l’espace de quelques années, un fait de société banal et banalisé. Selon le ministère du Travail, le pourcentage d’enfants travaillant dans la clandestinité est de l’ordre de 0,5 à 1%. Ce chiffre qui est à première vue minime, est déjà trop ! Au moment où des enfants vivent pleinement leur enfance et croquent la vie à pleine dents et jouissent de l’inconscience que leur confère leur statut d’enfant, d’autres découvrent brutalement et surtout prématurément la dur loi de la vie. Une vie qui ne les a pas épargné et les a pris quasiment au berceau. À Alger, Tizi-Ouzou, Bouira, Béjaïa ou ailleurs, ces adultes avant l’âge, se battent avec courage, ténacité et parfois avec résignation, laquelle est devenue une force pour eux afin d’être des hommes au sens large du terme.
«Un pied de nez à mon père qui…»
À Bouira, ces « enfants maudits » on les retrouve un peu partout. Dans les cafétérias, les marchés de fruits et légumes, les parkings sauvages et même sur le bord de la route. Ils sont âgés entre 10 à 17 ans, l’allure nonchalante, le corps chétif et le regard espiègle. Pourquoi travaillent-ils au lieu d’être sur les bancs de l’école à réviser leurs leçons ou bien préparer leurs devoirs ? Et bien la réponse est à la fois simple et saisissante : ils n’ont pas le choix tout simplement. Dans une terrasse de café située à l’angle de la cité des 70 logements sis en plein cœur du chef-lieu de la wilaya, il nous a été donnés de croiser un jeune garçon âgé de 13 ans, répondant au prénom de Syphax. Ce petit homme, haut comme trois pommes, tient le poste de serveur. Il manie l’art de servir des cafés et des jus comme personne. Aussitôt la commande prise, il s’empresse d’«harceler» le cafetier. « Un café léger et deux jus et que ça saute !», lance-t-il d’un ton sérieux. Au détour d’une commande vite expédiée, nous avons interrogé ce jeune homme sur les raisons qui l’ont conduit à délaisser les bancs de l’école pour un travail aussi harassant. «Mes parents sont divorcés. Mon père a refait sa vie dans le Sud et nous a compétemment délaissés ma mère et moi et mes trois sœurs. Je suis originaire de Bechloul (à 20 kms à l’Est du chef-lieu de la wilaya, ndlr) et je fais la navette quotidiennement pour travailler ici. Le patron m’offre un bon salaire et il est très gentil avec moi», a-t-il confié d’un ton serein. À peine a-t-il terminé sa phrase, qu’une autre commande lui parvient. «Excusez-moi, je reviens à vous dans un instant», nous a-t-il dit avant de partir en flèche. Quelques minutes plus tard, il revient vers nous tout sourire. «Alors que voulez-vous savoir d’autres ? Vous les journalistes, vous racontez beaucoup de mensonges (sic), mais que cela ne tienne !» a-t-il lancé avec un large sourire propre à son âge. Poursuivant son histoire, notre jeune et non mois éveillé interlocuteur racontera : «Après le divorce de mes parents, j’ai travaillé chez un garagiste, un menuisier et j’ai même fait gardien de parking. Arrivé à la sixième (5ème, ndlr) j’ai fini par abonné les études», a-t-il confié. A la question de savoir pourquoi a-t-il fait ce choix, notre vis-à-vis, qui est un personnage haut en couleur, dira : « A ma connaissance, les cahiers ne se mangent pas ! Ma mère était contre, tout comme mon oncle, mais il fallait bien que j’apporte ma contribution à la famille. Ma mère travaille comme femme de ménage dans le privé et son maigre salaire ne lui permet pas de subvenir à nos besoins, surtout que mes sœurs, elles, poursuivent leurs études. D’ailleurs, l’aînée va passer son bac cette année». A la question de savoir s’il compte faire un stage de formation ou bien rester dans cette situation, le visage de Syphax s’est soudain noirci, avant de nous répondre avec une phrase assassine et d’une maturité déconcertante. «Avant de penser à moi, il faut que je pense à Yemma et mes sœurs. Pour l’instant, je suis obligé de travailler et je sais que je gâche mon avenir et que je perds beaucoup d’occasions (…) J’ai plein de projets en tête, mais ma mère et mes sœurs avant tout. Je dois les aider à s’en sortir. C’est une revanche et un pied de nez que je fais à la personne de mon père qui nous a abandonnés !» dira-t-il. Un témoignage poignant et qui en dit long surtout sur l’état d’esprit de ces « gavroches » des temps modernes.
Quand les parents encouragent leurs enfants…
Au niveau du marché hebdomadaire de la ville de Bouira, certains enfants portent sur leurs frêles épaules, vu leur jeune âge, des marchandises trop lourdes. De plus, les conditions de sécurité laissent à désirer. « Vendredi et samedi, je vends des m’hadjeb pour subvenir aux besoins de ma famille. Mon père étant malade et ma mère est au foyer, je suis obligé de travailler car si demain l’un d’eux tombe malade c’est à moi que revient leur prise en charge. Je suis le fils unique », dixit un enfant dont l’âge ne dépasse pas 12 ans. À cet âge-là celui de l’insouciance et premiers amours, sa principale préoccupation devrait être l’école et jouer avec ses camarades et amis du quartier. Mais hélas, la vie en a voulu autrement. Hamza, un autre enfant âgé de 14 ans, travaille dans une cafétéria. Il a quitté l’école à l’âge de 11 ans. Et pour cause, il ne trouvait plus l’argent pour assurer ses études car sa famille vivait dans la misère. La plupart des enfants qui travaillent clandestinement sont majoritairement issus de familles pauvres et démunis. Beaucoup d’autres enfants choisissent le métier de receveurs dans les transports en commun. Ils sont nombreux à exercer dans la ville de Bouira. Une grande partie d’entre eux considère cette profession comme leur seul gagne-pain. Ils n’ont pas le choix, car leur niveau d’étude est insuffisant. Ahmed, 16 ans, nous dira : «Moi je travaille uniquement durant les vacances, en plus, je ne me force pas, c’est juste un passe-temps et aussi pour gagner un peu d’argent». Ce phénomène s’accentue particulièrement durant le mois sacré de Ramadhan, où des enfants occupent tous les trottoirs, les gares routières, etc. Leur commerce se limite à quelques produits et principalement des galettes. Cela ne cesse de prendre de l’ampleur, ces scènes d’enfant travaillant ornent nos ruelles. Leurs familles, cependant, bien conscient du danger qui guette leurs enfants disent qu’ils n’ont pas le choix. «Nous n’avons aucune ressource. Personne ne travaille pour subvenir à nos besoins. La vente du pain est notre seule ressource, c’est moi qui le prépare. Si le gamin ne le vend pas, nous aurons rien à manger», nous dira la mère de Kamal, qui fêtera bientôt ses 15 ans et qui, lui aussi, vend du pain pendant le mois sacré de Ramadan. Pour les observateurs et les associations, ces enfants sont issus de familles de classes sociales défavorisées qui souffrent d’une pauvreté accablante.
R. B. /A. K.

