L’histoire tragique de la poétesse Hayet Ramdani

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Loin de se douter que la vie allait basculer et prendre une tournure des plus sinistres, elle continuait vaille que vaille de s’occuper de sa famille avec la tendresse légendaire de la femme Kabyle.

Elle savait pourtant que son mari était sous la menace de l’hydre terroriste et qu’un drame pouvait à tout moment changer sa modeste mais paisible vie en véritable cauchemar. Pendant qu’elle s’attelait à élever et à éduquer ses neuf enfants, à attendre chaque soir l’arrivée de son époux qui était alors officier de police au commissariat de Boghni, le feu de la décennie noire consumait les neurones Algériennes et faisait chaque jour d’innocentes victimes. Les journées devenaient plus pesantes, le stress plus contraignant et l’horizon toujours incertain et obscurcis par la fatalité qui allait se produire. Une journée tristement lugubre de 1999, la terre a cessé de tourner et le soleil qui illuminait la famille Ramdani s’était éteint pour de bon. Les sanguinaires ont finalement provoqué l’irréparable. Le mari alors âgé de 46 ans a été froidement assassiné par les fous de dieu. Mme Ramdani est devenue malgré elle veuve à 36 ans, après plus de 21 ans de vie de couple. Toute seule avec ses neuf enfants dont l’ainé venait juste d’avoir 17 ans, la traversée du désert et la galère commencent. Une méchante dépression qui a duré 4 longues et pénibles années, l’a cloitré à la maison. Les enfants étaient livrés à leur triste sort. La déperdition scolaire et l’abandon des bancs de l’école, pour aider la famille à traverser le typhon étaient la seule option. Des enfants qui étaient prédestinés à devenir des cadres et intellectuels étaient réduits à tenir des tables aux abords des routes, vendant des cigarettes et du tabac afin de subvenir aux besoins essentiels de la famille. La prise en charge n’est venue qu’après de longs mois, mais le mal était déjà fait. Pire encore, Hayat Ramdani, la veuve de 36 ans et la mère de 9 enfants, a était mariée par sa famille alors qu’elle n’avait pas encore recouvert toutes ses facultés mentales. Un supplice qu’elle a du effacer d’un revers de main, une fois ses facultés retrouvées. Depuis la disparition tragique de son mari en 99 et jusqu’en 2013, l’actuelle poétesse a avalé des vertes et des pas mures. Elle a connu la maladie, la souffrance, la misère sous toutes ses facettes et la solitude mais, en tant que femme Kabyle résistante et battante, elle a su remonter la pente, redresser la barre quoi que doucement mais sûrement. Les multiples drames qu’elle avait vécus l’ont forgé et fait d’elle une poétesse hors paire. Depuis 2013, elle ingénue dans la poésie et excelle à profusion avec des mots et des verbes soutenus pour former des vers, des strophes et des poèmes de haute facture.

La poésie kabyle comme thérapie

Les torpilles de la vie qu’elle a reçues en plein dans son être, ont fini par réveiller en elle, un géni poétique dont elle seule détient le secret. En l’écoutant déclamer sa poésie, on est vite pris dans son tourbillon. Une artiste adulée mais naturelle qui a cette rare capacité à entraîner ses auditeurs dans le fond de sa tragique histoire mais pas seulement, car la vie fini toujours par reprendre son cours et prendre le dessus. Hayat Ramdani compose tous les genres poétiques, elle traite tous les thèmes : de la misère, de la folie des fous de dieu, du quotidien, de la politique, du déni identitaire, de l’émigration, de l’amour et de tout ce qu’elle voit et entend, elle en parle dans un vocabulaire kabyle mais royale. Les tabous, les interdits, les qu’en dira-t-on, ne l’arrêtent pas. Les vers sortent normalement comme un ruisseau formé par la fonte des neiges. Lorsqu’elle décline son art avec sa chaude et douce voix, on n’en a jamais assez et on veut entendre toujours plus. Son art est simplement captivant et ensorcelant. « Ce don m’est venu droit du ciel après mes tribulations de veuve. Perdre son mari à 36 ans et avoir à élever neuf enfants seule, ce n’est pas une mince affaire. Dieu le tout puissant m’est venu en réconfort en m’offrant ce don d’écrire à profusion. Depuis 2013, j’ai composé plus de 800 poèmes. La poésie me permet d’oublier, de desserrer l’étau qui m’étreint et d’extérioriser mes sentiments, mes idées et de passer des messages aux victimes de la barbarie mais aussi aux bourreaux », dira-t-elle. En s’adressant à la misère, la poétesse écrit : « Oh misère, si je te racontais, tu oublieras ce que tu as enduré Si tu es en manque, je t’en rajouterai car je suis de ta race ! » Des vers écrit en kabyle, qui en disent beaucoup sur la sémantique et la finesse de la poésie de Hayat qui refuse de plier l’échine devant la fatalité. Signalons que Mme Ramdani a réussi à prouver et à imposer son art lors du Festival de la poésie kabyle d’Aït Zikki en 2014, elle avait remporté le premier prix devant d’illustres poètes kabyles. Une consécration qui lui est allée droit au cœur et qui lui donne des ailes et plus de courage à aller de l’avant. « Ce premier prix est pour moi une récompense qui me pousse à me surpasser et à faire beaucoup mieux dans l’optique non seulement de me faire un nom, mais pour aussi enrichir la production kabyle. D’ailleurs, je réfléchis dès à présent à interpréter mes poèmes en français, en anglais et pourquoi pas dans les langues les plus parlées pour exporter notre culture plusieurs fois millénaire. Le monde doit savoir que les kabyles existent et possèdent une culture unique au monde. D’ailleurs, Hacène Hireche, le berbériste et militant des droits de l’homme, s’est proposé de traduire dans la langue de Molière une cinquantaine de mes poèmes », dira-t-elle. Rappelons que la poétesse a déjà mis en vente un album de poésie avec en prime des morceaux musicaux en collaboration avec le chanteur Madjid Soula, l’album a pour titre : « Sur le chemin de ma jeunesse » ce qui veut dire en kabyle Avrid temziw.

Hayat est aussi scénariste

En plus de ses centaines de poèmes, Hayat Ramdani écrit des scénarios pour des feuilletons à la télévision. « J’ai proposé 6 scénarios pour 2 feuilletons. Le premier Ayen Tkhedmadh attafedh (30 épisodes), un feuilleton qui paraîtra sur l’écran prochainement et pour un autre intitulé Ayagujil urtskhaq (20 épisodes). Elle a également participé comme actrice au film comédie Awid ulac, qim ulac, du producteur Karim Bellabed, un film disponible sur le marché. Toutefois, la scénariste s’élève contre les retards qui s’accumulent au niveau de la télévision nationale. « Nous proposons des scénarios à la télévision mais ils croupissent dans les casiers de la télévision pendant de nombreux mois. On nous ressort l’indisponibilité de lecteur en tamazight, une manière de nous pousser à écrire en arabe. Ce n’est pas normal, des centaines de licenciés en langue et culture amazighes sortent chaque année des universités Algériennes et au niveau de la télévision, on prétend qu’ils n’ont pas de lecteurs. Nous voulons produire en kabyle car c’est notre langue maternelle et nous tenons plus que tout à faire sa promotion et assurer sa pérennisation. Elle a cumulé du retard par la faute des décideurs, il est temps de rendre à César ce qui lui appartient et de rendre à tamazight sa place », appellera Hayat Ramdani. Pour terminer, la poétesse tient à lancer un appel : « Le désir de mettre sur papier mes œuvres me tord les tripes, mais les moyens ne sont pas réunis. Les autorités en charge du secteur de la culture sont appelées à mettre à notre disposition un minimum de moyen. Nous ne voulons que combattre l’inculture et semer le savoir, la science et la culture dans toutes ses dimensions. Un pays où la culture est reléguée au dernier plan, n’a aucune chance de se développer. Les générations montantes filles et garçons doivent s’organiser et se mettre aux choses sérieuses. Les sentiers battus de la délinquance, de la violence et des maux sociaux ne mènent nulle part. Pour terminer, je tiens à remercier tous ceux qui m’ont soutenu et aider, notamment Hacène Hireche, Madjid Soula et Haroun Saïd de Tighilt Mahmoud et puis bravo à la dépêche de Kabylie pour l’intérêt particulier qu’elle accorde aux artistes et à tous les hommes et femmes de la culture ». Rappelons enfin que Mme Ramdani est originaire du village Akbou dans la wilaya de Béjaïa, alors que son défunt mari était lui de Draâ El Mizan. À présent, elle vit à Ouadhias avec ses enfants qui sont pour la majorité au chômage. Son seul fils qui a bénéficié d’un véhicule taxi dans le cadre CNAC, croule sous les dettes. Les banques ne sont jamais tendres avec les bénéficiaires.

Hocine T.

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