Les Algériens doivent se réapproprier l'histoire

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Il y a trois ans, l’Algérie fêtait un demi-siècle d’indépendance dans un contexte régional délicat, marqué par les destructions et les extrémismes générés par le Printemps arabe et dans un contexte national fait de remises en cause politiques, économiques et culturelles. Pourtant, le cinquantenaire de l’Indépendance du pays a été voulu comme une occasion de déployer le faste des réalisations, de dérouler le tapis des congratulations mutuelles et de s’auto-féliciter. Il y a eu même des livres édités avec le soutien de l’État spécialement dédiés aux « grandes réalisation des 50 années d’indépendance ». Un humoriste sévissant à la dernière page d’un journal, profita du Salon international du livre de 2012 pour faire son dessin, en imaginant un visiteur qui demandait, à l’accueil du Salon, le rayon des livres qui parlent de ces réalisations. Le préposé à l’accueil prit la peine de l’orienter, tout en montrant son étonnement : « pour les antiquités, il faut voir au fond », lui explique-t-il. Le propre des humoristes est d’exagérer quelque peu les traits pour nous sortir de la torpeur et de la morosité quotidienne qui sévissent en Algérie 53 ans après l’Indépendance. Cependant, le sentiment d’échec de n’avoir pas pu hisser le pays au diapason des sacrifices consentis, d’avoir dilapidé des occasions en or pour réserver à notre pays, avec toutes ses potentialités toujours en friche, une place de choix parmi les nations émergeantes, ce sentiment-là finit par relativiser légitimement toutes les réalisations, aussi grandioses soient-elles. En tout cas, c’est le sentiment général qui règne chez une grande partie de la jeunesse. Sans doute, il y a là une part de « nihilisme ». Mais, il ne vient pas du néant. Il est goulûment nourri par la marginalisation même de cette jeunesse dans la mission de la reconstruction nationale, par la culture de l’exclusion et de la rente développée par le parti unique et par l’inculture qui règne dans les instances même qui sont chargées de prodiguer le savoir, à savoir l’école et l’université. Le forum de cinquantenaire organisé par le Conseil national économique et sociale (CNES) en juin 2013 a produit un fichier word de 73 000 signes qui ne nous apprennent que très peu de choses sur le parcours de ce vaste pays africain qu’est l’Algérie au cours des cinq décennies d’indépendance. Si les erreurs, les perversions, les rapines et les fautes liées à l’économie du pays pendant tout cet itinéraire peuvent, du moins partiellement, être dites, écrites, déclinées dans des tableaux ou des graphes, il n’en est pas de même pour ce qui fait la substance même de la vie commune des Algériens, à savoir la politique, la culture et la vie en société. Si le débat sur l’écriture de l’histoire de la révolution de novembre 54 est avancé malgré ses faiblesses et nonobstant les couacs et les bâtons dans les roues entretenus par les rentiers du parti unique, l’histoire des cinquante-trois dernières années demeure un tabou au temps de la révolution numérique. La guerre des wilayas de l’été 1962, l’opposition armée du FFS, le coup d’État du 19 juin 1965, le coup d’État avorté contre Houari Boumediene en 1967, les assassinats politiques (Khider, Krim Belkacem, Ali Mecili), la mort de Boumediene, le Printemps amazigh de 1980, l’emprisonnement des fondateurs de la Ligue des Droits de l’homme et des enfants de chouhada en 1985, l’explosion d’octobre 1988, la démission de Chadli Bendjedid, l’assassinat de Mohamed Boudiaf, la décennie du terrorisme islamiste, le Printemps noir de Kabylie, toute cette chaîne événementielle n’a pas trouvé son prolongement dans les manuels d’histoire destinés aux écoliers, collégiens et lycéens algériens. On continue la politique de l’omerta et des tabous cinquante-trois ans après l’Indépendance. Les impératifs que dictent les sciences de la psychologie et de la psychosociologie peuvent être d’un certain secours pour exiger que l’histoire récente de notre pays ne soit pas otage de la politique. En effet, la culture de la violence qui hante aujourd’hui les quartiers, les rues, les salles de classe et même les foyers, n’est pas tout à fait étrangère à cette chape de plomb dont on fait recouvrir les moments violents de l’histoire nationale. Les refoulements, la violence intériorisée, les interdits d’expression, finissent par exploser autrement. Le livre d’histoire de l’école algérienne est la parfaite illustration de ce concentré de refoulements. Lorsqu’on refuse d’expliquer aux jeunes, par le canal de l’école et dans les gros médias publics, les erreurs, les accidents de l’histoire, les déviations, les violences qui ont jalonné l’histoire de notre pays, on les condamne à répéter à l’infini toutes ces dérives, d’autant plus qu’une grande frange de cette jeunesse, âgée de moins de 25 ans, n’a connu que la période de violence de notre histoire récente. Certes, 53 ans, ce n’est pas suffisant pour prétendre asseoir une démocratie que les pays européens ont mis près de deux siècles à construire et à améliorer, mais c’est largement suffisant pour amorcer un dialogue entre les Algériens, se regarder dans le miroir, réécrire les manuels scolaires d’histoire en y intégrant les périodes des années 1980/90 et 2000. La vraie réconciliation entre les Algériens est à ce prix. Elle est tributaire de la réappropriation complète et sereine de notre histoire, toute l’histoire, par les Algériens.

Amar Naït Messaoud

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