Demain, il aurait eu 50 ans

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Si cette bougie flamboyante n’avait pas été éteinte par ce souffle important, si ces bourreaux lui avaient prolongé un peu son existence, il aurait pu nous éclaircir plusieurs choses et créer encore beaucoup d’œuvres ; néanmoins, avec “si”, on mettrait Paris en bouteille… Offrir sa vie pour son pays, pour ses idées est le sort le plus glorieux qui puisse arriver à quelqu’un, et Matoub avait tant espéré mourir en martyr plutôt que de mourir de vieillesse et de lassitude sur un grabat. “L’histoire saura rendre un hommage au courage et à l’abnégation de ces Algériens face à la mort”, affirmait-il.Matoub était prophète de liberté et de démocratie et un militant si fervent des droits de l’Homme et de la cause amazigh. Son seul espoir était de revoir l’Algérie s’élever à un niveau positif et pourquoi pas, atteindre un degré suprême du développement puisque notre terre est si fertile et si riche et ne mérité pas un sort pareil. Il est temps de rendre la gloire à cette patrie qui a tant souffert, quoiqu’une différence historique et culturelle existe. Il avait aspiré à une véritable démocratie et à une égalité plurielle.Il avait chanté le malheur horrible de sa patrie, il criait la terrible trouille qui ébranlait le pays tout entier, il avait la répugnance à l’abdication au phénomène intégriste. “Un artiste ne peut pas être neutre”, car “la neutralité est déjà une prise de position en faveur des intégristes, car la citoyenneté est menacée”, disait-il à chaque fois. “En Algérie, il y a deux R : la reddition et la résistance”, affirmait-il. En dépit des menaces consécutives de ces fanatiques, il ne s’est jamais résigné, il ne s’est guère plié, “Anarrez wala aneknu”, mieux, se briser que de se plier. Il a mis toutes ses capacités artistiques au service d’une cause : la liberté et la démocratie.Il chanta l’amour, la joie, la misère, la richesse, l’exile et la nostalgie, le bonheur et le malheur, l’espoir, la faim, la guerre… comme il chanta le plus beau et le plus tendre être qui puisse exister sur la terre qui est indubitablement la mère, comme écrivait Jean Amrouche : “L’homme dont la vie n’est pas séparée de la vie de la mère, est naturellement poète, et l’enfance en lui se perpétue à travers les rues successives de l’organigramme et de l’esprit”. Dès son enfance, il était un gamin très turbulent, à l’âge de cinq ans, il a failli mettre le feu dans son village natal (Taourirt Moussa) ; son école était en quelque sorte la rue ; il faisait l’école buissonnière afin de courir dans les vastes champs de son village ; l’école pour lui était une prison alors qu’il était un mordu de la liberté. Il confia dans son livre autobiographique intitulé “Rebelle” : “Je crois que c’est ma mère qui m’a véritablement initié à la chanson, sa voix est très belle, plus belle que la mienne, avec quelque chose d’émouvant, de doux et puissant à la voix.” C’est ainsi que ce troubadour s’est dévoué à la chanson dès son jeune âge, et il a confectionné sa première guitare lui-même à l’aide d’un bidon d’huile et ce fut à partir de là qu’il prit son essor dans la chanson.Le 9 octobre 1988, cinq balles de Kalachnikov tirées par des gendarmes ont traversé son corps. Pendant cette pénible épreuve, il a découvert combien son peuple l’aimait et à quel point il était prêt à offrir sa vie pour sauver la sienne. Depuis, il ne vivra et ne chantera que pour ce peuple qui l’aime et l’aimera à un point que nul ne peut imaginer. Le 24 septembre 1994 fut la date de son rapt par le GIA (Groupe islamiste armé), cette période fut peut-être la période la plus dure dans la vie de Matoub, car il était face à la mort, il était entre les mains de ceux dont il se moquait dans ses cassettes, il avait perdu l’espoir de vivre, il avait vécu un véritable calvaire, un vrai cauchemar duquel il voulait se réveiller le plus tôt possible. De cette période, il garda deux beaux souvenirs : le premier, ce fut la vision des femmes avec leurs enfants, un jour de soleil, accompagnées de moutons, une vue éblouissante qui l’avait extasiée, l’autre, ce fut le jour de sa libération lorsqu’on lui avait enlevé son bandeau, il s’est retrouvé dans un café, enfin libre comme un oiseau…; durant la période de son enlèvement, le peuple vivait sa souffrance, il suivait le moindre détail de cette affaire. Revoir Lounès sain et sauf était leur seul vœu. Des manifestations et des rassemblements étaient organisés pour réclamer la libération immédiate de leur maquisard. Lundi, 10 octobre 1994, l’heureuse nouvelle de la délivrance de la vedette parvient dans tous les villages kabyles, la joie de vivre était enfin revenue, les visages avaient récupéré leurs sourires qui s’étaient éteints depuis deux semaines. Une journée historique, Djurdjura embrassa son fils.Si vie héroïque fut comblée d’événements et surtout de dangers, en dépit de ces détresses qui le guettaient à chaque instant, à chaque seconde : il continuait de propager et de défendre ses idées audacieuses, il continuait de chanter la démocratie et les droits de l’homme. Pour son courage, pour son art et aussi pour son amour à la liberté, un prix de la mémoire lui a été remis en 1994 en France par Madame Danielle Mitterrand et un prix de la liberté de l’expression en 1995 remis par le SKY International du Québec au Canada.Ce rebelle immortel restera l’emblème d’une véritable résistance et d’un vrai combat ; un véridique chantre qui a bouleversé toute l’Algérie avec ses prodigieuses œuvres qui jaillissaient de lui comme de l’eau toute fraîche, donnant envie à tous ceux qui ont soif et qui veulent l’atténuer quel que soit le prix. Sa mort fut la mort des grands et des héros, et leur mort signifie leur existence, comme l’affirmait notre grand écrivain et poète, Kateb Yacine, “Mourir ainsi, c’est vivre”. Et le grand écrivain, Mouloud Mammeri, a dit : “Yella walbaâd, yella ulach-il, yella wayed ulac-it yella”.

Azzi Sabrina

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