Artisanat et produits du terroir – Comment en faire un levier de l'économie familiale ?

Les fêtes consacrant un produit du terroir, un métier ou un art se suivent et, malheureusement, se ressemblent. Les protocoles d’inauguration, les cérémonies festives, les promesses des officiels et la joie que constitue le moment des retrouvailles des enfants de la Kabylie, ne peuvent pourtant pas remplacer l’essentiel, ce qui fait la substantifique moelle de la poterie, du bijoux, de la cerise, de la figue ou de la forge, à savoir sa portée économique qui fait que chaque métier est censé générer un revenu qui permet au travailleur d’avoir une vie décente. Ce n’est malheureusement pas toujours le cas dans la noria des fêtes qu’a inaugurées depuis juin dernier la Kabylie. Ils sont rares ces artisans qui vivent de leur métier. Et quand on ne vit pas de son métier, on est contraint d’exercer une activité parallèle pour joindre les deux bouts. Ce qui rend l’activité artisanale comme secondaire, de peu d’intérêt; du moins, elle ne peut pas faire l’objet d’un intérêt extraordinaire, viscéralement attachée au produit et à sa valeur culturelle. A la première journée de la fête de la poterie de Maâtka, nous avions visité les salles et les tentes d’expositions au niveau du collège Ounar Mohamed. La diversité des produits exposés (bijoux, robes, sculptures,…), en plus de l’objet principal qui est la poterie, est un signe que le métier que l’on tente de valoriser n’a pas encore acquis toute sa maturité pour pouvoir se présenter en tant que métier à part entière. La plupart des fabricants se plaignent de la mévente, des contraintes du marché et de la concurrence déloyale des produits d’importation. Il en est presque de même de tous les produits artisanaux et produits du terroir que développe la Kabylie et même les autres régions du pays. Portant l’empreinte de la culture et de l’identité ces produits ne peuvent, cependant, rester en dehors de la sphère de l’économie. Au contraire, c’est ce mariage, censé être heureux, entre la valeur symbolique et culturelle, d’une part, et la valeur marchande, d’autre part, qui peut rehausser les activités inhérentes au produit et leur réserver une place durable, voire éternelle, dans la société. L’on peut dire qu’en dehors des pistes de réflexions sur la manière de booster l’économie nationale, via la relance du secteur industriel et l’élargissement de sa base productive en ces moments de crise financière du pays, les efforts pour y intégrer des pans entiers de l’économie familiale ou domestique-basée sur l’artisanat et les produits du terroir- tardent à être couronnés de succès; du moins, ces efforts, fournis par quelques producteurs isolés ou par des associations d’artisans, peinent à avoir un impact bien visible sur le terrain, c’est-à-dire sur le plan de la production, de la commercialisation et de la création d’emplois. L’économie familiale, telle qu’elle est intégrée dans les projets de proximité de développement rural, peine, elle aussi, à imposer sa présence dans la création de postes de travail permanents et dans les circuits de commercialisation. Indubitablement, les potentialités régionales et nationales, le riche héritage culturel et les nouveaux besoins économiques militent en faveur d’une prise en charge rationnelle et efficace des gisements d’économie familiale qui nichent dans les foyers et villages de la Kabylie. Ceux qui lui ont donné le nom d’ « économie familiale » ne sont pas dans le tort, car, en fait, ces métiers n’étaient pas conçus originellement comme de simples divertissements culturels. Ils constituent la base de la vie économique d’antan. Une base économique fertilisée par la spécificité du facteur de l’identité. D’ailleurs, c’est cette spécificité qui fait de ces produits et de ces métiers l’une des « matières premières » de l’activité touristique, à côté des sites historiques et naturels. Et c’est justement dans cette perspective- jonction avec le tourisme- que les produits du terroir et d’artisanat devront être valorisés, soutenus, en les rapprochant de ce qui se fait de mieux dans le monde. Est-il logique et compréhensibles que l’Algérie importe par exemple des figues sèches de Turquie? Il n’y a rien à reprocher à ce pays. Au contraire, cela montre son attachement à son économie locale et à son identité et cela montre aussi sa combativité et son sens des affaires. Le reproche est à adresser à une économie rentière qui, avec son pétrole, a étouffé non seulement la figue sèche de Kabylie et d’ailleurs, mais aussi tout ce qui faisait le joyau de l’économie jusqu’à la fin des années 1970. La reprise est-elle possible ? Oui, mais avec le professionnalisme que requiert une telle ambition. Le recul des recettes pétrolières peut constituer un bon déclic pour un « examen de conscience » qui nous permettra de chercher les solutions chez nous, sans oublier l’environnement marchand dans lequel nous sommes appelés à évoluer. Ainsi, à côté de l’amateurisme et de la navigation à vue qui continuent à grever certains métiers artisanaux et produits du terroir, il est heureux de constater un début de prise de conscience dans certaines régions. L’allusion est ici faite à l’initiative locale au niveau de la région des Béni Maouche, dans la wilaya de Béjaïa, consistant à chercher à labelliser la figue de la région en partenariat avec l’Union Européenne. C’est un début qui, souhaitons-le, pourra faire des émules.

Amar Naït Messaoud