Le cinéma est-il mort? Si par cinéma nous entendons le grand écran, et si nous nous référons à la situation qui prévaut chez nous en cette matière et qui est inédite comme on le verra plus loin, alors, oui, le cinéma est mort, car le petit écran a tué le grand.
Chez-nous, ce sont 450 salles de cinéma qui ont fermé. Ce chiffre est avancé par un réalisateur algérien que nous avons rencontré lors de la visite du ministre de la Culture. Pour ce grand producteur qui aurait fait entre 200 et 300 longs métrages, le cinéma est bel et bien mort, tué selon lui, par la privatisation. Mais alors pourquoi l’industrie cinématographique n’a jamais été aussi prospère, en Algérie aussi bien que dans les autres pays ? Est-ce là un paradoxe? Peut-être, mais seulement aux yeux de ceux qui ne posent pas correctement le problème.
Le cinéma, au lendemain de l’indépendance…
Nous ne remonterons pas plus loin. Au temps où le cinéma était muet et en noir et blanc, le grand public était tenu à l’écart des spectacles. La culture du cinéma naitra après l’indépendance. C’est pour amuser, mais aussi pour éduquer et instruire que le ministère de la Culture avait imaginé le cinéma en plein air. On en retrouve aujourd’hui des souvenirs de ces généreux programmes dès les premiers mois qui ont suivi cet événement considérable, et jusque dans les villages les plus reculés. Ces soirées avaient lieu sur les places publiques. Y assistaient des familles entières, les hommes séparés des femmes et des enfants par une allée. Le cinéma étant le moment convivial par excellence, était avant tout un moment de partage. Mais alors que partageait-on à cette époque ? Toutes sortes de films et de documentaires. Des films qui racontaient des guerres, des victoires : victoire sur l’occupant, victoire sur la misère, sur l’ignorance, sur le découragement, le pessimisme…Le peuple algérien est généreux. Il applaudissait même si les actes de bravoure étaient le fait de maquisards français. Ne s’étaient-ils pas battus pour la libération de la France, elle-même occupée ? Les films français qui racontaient la résistance plaisaient ! Mais, alors que le cinéma algérien balbutiait à ses débuts, on donnait ce court métrage, où l’on voyait des soldats en kachabia pour la plupart et marchant aux sons de l’hymne national. Ah, comme ils paraissaient beaux, courageux et fiers ! On voyait ensuite des champs de bataille, des obus qui éclataient, et la fin qui arrivait toujours trop vite… C’était alors l’été. C’était la liberté on en faisait l’initiation. Voilà cent trente-deux ans que le peuple en a été privé ! Ces longues soirées de cinéma étaient une manière de prendre la revanche sur les années de couvre-feu, de peur et de privations de toute sorte !
Ces premières images d’un cinéma algérien à ses débuts seront longtemps tout ce que le grand public saura de lui avant que le petit écran ne le réconcilie avec la production cinématographique made Algérie.
Les films qui exaltaient la force et la grâce
Pour l’analphabète de cette période qui va des années 62 à 65, (nous employons ce mot sans connotation méprisante, sachant que l’analphabétisme est un crime colonial), le cinéma se résume à quelques grands héros: Hercule, Samson, Goliath, Maciste, Spartacus et quelques autres films qui exaltaient la force physique. Pour l’algérien un peu plus instruit, ces héros sont incarnés par des acteurs prestigieux. Alors, deux sortaient du lot en raison de leur taille et de leur physique d’athlète: Gordon Scott et Steve Reeves. On pourrait, pour faire bonne mesure, ajouter Kirk Douglas dans Spartacus et Ulysse. N’importe quel algérien de cette époque pourrait vous dire que sur ce marché juteux régnait, du moins pour ce qui concernait l’Algérie post-indépendante, et notamment la province le distributeur de films Marbeufs. A côté de ces stars du grand écran, des figures féminines égayaient l’affiche comme Ursula Andress, Elisabeth Taylor, Michèle Morgan ou Marleen Dietrich. Tellement rendues populaires, celles-ci, que le plus profane des spectateurs avait leurs noms sur les lèvres. L’art cinématographique avait alors une double fonction: exalter la force et la beauté. Et si celui-ci trouvait en Gordon Scott et Steve Reeves des modèles de premier plan de ce que fut la sculpture humaine en ce temps-là il reste qu’en ce qui concerne l’idéal féminin, il avait en la personne d’Ursulla Andress et d’autres encore ses représentantes les plus prestigieuses. Ainsi, le plus humble paysan dans sa chaumière pouvait, après une journée de dur labeur, dormir en rêvant à ses héros et ses héroïnes favoris.
Le western spaghetti
Mais après quelques temps, l’affiche changeait et ce n’étaient plus des montagnes de muscles que celle-ci montrait sur les places publiques, mais des hommes que rien ne distinguaient apparemment des autres en dehors de leur accoutrement et du colt qu’ils portaient à la ceinture. La caméra a changé d’angle et de cadrage. Elle ne s’intéressait plus aux gros biceps. Son but, c’était de mettre en valeur le courage, l’endurance physique, l’habileté le talent…de tireur, et parfois de cogneur, mais le talent, quand même. A force d’occuper le haut de l’affiche et d’apparaitre constamment sur l’écran, les visages de ces hommes étaient devenus très familiers aux publics, aussi familiers que Gordon Scott, Steve Reeves ou Kirk Douglass. Ce sont les Heny Fonda, les Charles Brenson, les Giuliano Gemma, dit Montgomery Wood, les Clint Estwood, les Franco Néro etc… La mentalité des spectateurs ayant évolué grâce à l’éducation reçue, les jeunes ne s’intéressaient pas seulement aux principaux titres des films, aux noms des acteurs ou aux distributeurs des films. Car entre temps entraient dans la compétition d’autres distributeurs comme la Warner Bros, Allociné ou la 20 Th Century Fox. Ils s’étaient mis en devoir de connaitre aussi les noms des producteurs, des réalisateurs et des compositeurs de musiques de films, comme dans le cas de «Le bon, la brute et le truand» ou pour «Une quelques de dollars de plus». Sergio Léone s’est taillé dans le western spaghetti un nom à la mesure de son génie. Son ami Ennio Morricone, également, grâce à sa musique très prégnante. Le succès de ces films était tels que certains fans en jouaient les airs en flânant dans les rues…
Du côté féminin qu’en était-il dans le western ? Il y a toujours une femme belle, mais il est rare, très rare qu’elle tienne une grande place dans le film. En témoigne la trilogie de Sergio Léone. Il y en a bien une dans «Le bon, la brute et le truand». Mais on ne la voit que pour une très courte séquence pendant laquelle elle reçoit une terrible raclée de la part de la brute qui l’attendait dans la chambre où elle rentrait pour la nuit. C’est que dans cet univers âpre où seuls les plus forts s’en sortent, il n’y a de place ni pour les femmes ni pour les sentiments. L’amour, la pitié étaient des signes de faiblesse. Presque dans tous les films où il y a une femme, la fin se termine par des adieux déchirants. On ne sait pas pourquoi le héros quitte la ville et la femme qu’il a rencontrée. Voilà pourquoi les jeunes de cette époque sont souvent incapables de citer un nom d’actrice jouant dans un grand western comme «Rio Bravo» (Angie Dickinson), «La prisonnière du désert» (Natalie Wood), «Il était une fois ans l’Ouest» (Claudia Cardinale). Ils avaient compris eux aussi que dans ce monde de brutes, la femme est exclue d’office. Ce qui rendait, par contre, des héros comme Gemma, Anthony Queen et Térence Hill aussi attachants étaient que ces hommes n’avaient au départ, pour se distinguer que de leur volonté. Une volonté âpre, implacable. C’était des êtres ordinaires avant que quelque événement ne leur fait découvrir les qualités essentielles qu’ils recelaient en eux, sans le savoir et qui allaient faire d’eux des hommes redoutés et respectés-des héros en somme !
L’œuvre salvatrice du petit écran
Alors que le grand écran basculait dans la production indoue que le public, qui commençait à se lasser du western spaghetti, accueillait avec enthousiasme, le petit écran faisait, sous l’impulsion du progrès, une entrée remarquée dans les foyers. Les programmes étant conçus pour un public au goût très varié on eut des films de guerre, des films de cape et d’épée, des drames, des films policiers et des films d’action, comme ceux dans lesquels jouent des Sylvester Stallone, Schwarzenegger, Dolf et bien d’autres. Une époque s’achevait. La nouvelle génération a des goûts éclectiques. Elle est peut être capable de regarder Hercule et la reine de Lydie, Arizona Colt, Le masque de fer, Robin des bois, Tarzan, mais également le vent des Aurès ou L’opium et le bâton. Enfin des films bien de chez nous. Des films qui parlent de nos mœurs et de nos valeurs. Bref, des films algériens produits par des artistes algériens, et c’est le petit écran qui a permis au grand public de faire cette découverte. Alors on découvrait que le génie algérien existe et qu’il n’a jamais été aussi inventif, qu’il traitât de la guerre d’Algérie ou de drames sociaux. Des noms de brillants acteurs comme Sid Ali Kouiret, Rouiched, Fatiha Berbère, Farida Sabondji, Djamila Arrès, Athmane Aliout, Mohamed Adjaïmi, Ourdia, Larbi Zekel, Remiez et Faouzi Caïchi se mirent à briller dans le firmament aux côtés d’un Tom Cruise, d’un Johnny Deep, d’un Georges Clonney, d’un Brad Pitt, d’une Sharon Stone, d’une Nicole Kidman ou d’une Julia Roberts. Aujourd’hui des films comme l’opium et le bâton, le vent des Aurès et Carnaval fi dachra sont devenus, grâce au petit écran, des classiques.
Une question : pourquoi les salles de cinéma qui étaient propriétés de l’Etat n’ont jamais été mises dans l’obligation de donner, ne serait-ce qu’une fois par mois, un film algérien ? Cette omission a eu pour conséquence le boycott d’une partie de notre patrimoine culturel par le grand public. C’était pourtant l’époque où l’industrie cinématographique algérienne atteignait, avec des producteurs algériens de renom comme Mohamed Lakhdar Hamina (le vent des Aurès), Ahmed Rachedi (L’opium et le bâton) Amar Laskri (Patrouille à l’est), la vitesse de croisière. C’est qu’on ne peut pas aimer le cinéma et ne pas aimer le cinéma algérien. Il est le cinéma dans toute sa noble acception. Et les prix qu’il a arrachés en témoignent : Lion d’or au Mostra de Venise en 1966 pour «L’opium et le bâton», Palme d’or au festival de Cannes en 1971 pour «Chroniques des années»… etc.
Le risque aujourd’hui n’est pas de voir les efforts de réhabilitation du grand écran, déployés par l’Etat, aboutir à la réouverture des 450 salles de cinéma. Nous ne ferons pas l’injure à nos gouvernants de croire qu’ils répéteraient l’erreur qui a fait un immense tort au cinéma algérien en l’excluant des diffusions à grande échelle à travers le pays. D’ailleurs, quelles chances ont-ils de réaliser un tel projet ? Nous pensons que le grand écran a vécu. Non, le risque pourrait venir de l’ouverture du champ médiatique au privé. Certains canaux, pour capter des téléspectateurs, programment quotidiennement des films étrangers (français, américains, égyptiens…) Le cinéma algérien pourrait, bel et bien mourir cette fois. Alors vigilance ! Vigilance !
Aziz Bey

