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Le destin peu enviable d’un « Croissant infertile »

Et si les bouleversements en œuvre actuellement dans l’aire géographique arabo-musulmane, allant du Yémen en Syrie et de l’Irak en Lybie, sans omettre bien entendu l’Égypte et la Tunisie qui ne sont pas totalement sorties du tunnel, étaient déjà inscrits dans le tableau de bord de ce qui peut être considéré comme la « philosophie » ou la logique infernale des attaques du 11 septembre 2001 !?

Le destin de dizaines de milliers de Syriens et d’Irakiens, en route sur les chemins de l’exil dans l’Europe centrale, en route principalement vers la France et l’Allemagne, serait alors un prolongement d’un dérèglement historique dont le point culminant est l’hécatombe du 11 septembre. N’oublions pas que, entre cette date et le «Printemps arabe» de 2010, des milliers de feuilles ont été écrites sur les reconfigurations que devrait subir le Moyen Orient sous la dictée américaine. Ce fut le fameux GMO (grand Moyen Orient), conçu par le président Georges W. Bush pour l’espace allant du Maroc au Pakistan. En 2004, G. W. Bush explicita solennellement son idée en déclarant, lors de son discours sur l’état de l’Union : «Tant que le Moyen Orient restera un lieu de tyrannie, de désespoir et de colère, il continuera de produire des hommes et des mouvements qui menacent la sécurité des États-Unis et de nos amis. Aussi, l’Amérique poursuit-elle une stratégie avancée de liberté dans le Grand Moyen Orient». La presse qualifia cette stratégie de «doctrine Bush».

M. Arkoun : « Le 11 septembre est une date-repère »

Les visées américaines se sont appuyées sur une déliquescence historique de cette partie du monde qui peine à trouver les moyens de se tracer des horizons de modernité et de liberté. La religion lui sert de «refuge utérin» dans un monde en pleine globalisation, où la jeunesse étudie, s’ouvre sur les sciences et les technologies, crée, commande, jouit de la vie et s’éclate. Formée sur les cendres de l’empire ottoman et des frontières (physiques et culturelles) héritées de la colonisation, une grande partie de ce qui est appelé arabo-musulman est un espace mouvant, fuyant, où la notion d’État-nation n’a pas trouvé son terrain d’expression. L’État et la société se regardent toujours en chiens de faïence, évoluant dans un climat d’hostilité permanente. Même un pays comme l’Algérie, qui a mené l’un des combats les plus féroces du 20e siècle contre le colonialisme, avec l’autre exemple du Vietnam, n’a pas échappé à la dérive islamiste conservatrice. Pourtant, la guerre de Libération est regardée comme une exception dans ce grand espace des pays dits arabes et musulmans, une exception qui paraissait le prémunir contre les dérives conservatrices et les tentations théocratiques. Pour un corps valétudinaire et amorphe et sur un esprit gagné par le passéisme et l’indolence, le 11 septembre ne fut pas un réveil ou un avertissement, mais plutôt l’annonce d’un cauchemar qui continue de hanter les nuits et les jours des peuples de l’aire arabo-musulmane.

L’islamologue émérite, feu Mohamed Arkoun, fils d’At Yenni, disait dans un entretien avec un journal tunisien en 2005 : « L’histoire que nous sommes en train de vivre crée une nouvelle situation pour toutes les cultures du monde (…) Si l’Islam veut s’inscrire dans cette nouvelle histoire, il faut absolument qu’il bouleverse et subvertisse intellectuellement et scientifiquement tout le cadre traditionnel hérité du passé (…) L’histoire que nous vivons est une histoire de rupture totale non seulement avec les passés des religions, mais aussi avec la modernité. On n’est plus dans la modernité en marche conquérante et innovante sur laquelle nous avons vécu jusqu’au 11 septembre 2001. Le 11 septembre est une date-repère. C’est un fracas considérable à la fois pour une prise de conscience qui n’a pas eu lieu, côté musulman, mais qui n’a pas eu lieu, non plus, en Occident ». En tant que donnée factuelle, le 11 septembre 2001 ressemblerait au grave incident diplomatique qui fut à l’origine de la première Guerre mondiale, à savoir l’assassinat, à Sarajevo le 28 juin 1914, de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de la couronne austro-hongroise. La similitude s’arrête là même si la folie des hommes a installé partout les mêmes terreurs et les mêmes angoisses. Cependant, autant les derniers relents des nationalismes européens s’exprimaient dans un espace géographique bien circonscrit et opposaient des États constitués, autant les prolongements et les conséquences du 11 septembre ont pour théâtre d’expression des contrées flexibles, des gouvernements précaires et des acteurs mouvants dont une grande partie est fantomatique et protéiforme.

La boite de Pandore s’est ouverte

Qu’on le veuille ou non, la littérature diplomatique et les médias ont établi un chronogramme du 21e siècle qui fixe un «avant» et un «après» 11 septembre . En s’attaquant au fleuron de l’architecture new-yorkaise et aux symboles de la puissance financière et militaire américaine, le World Trade Center et le Pentagone, les terroristes, outre l’idéologie panislamiste et nihiliste qui leur sert de motivation, ont voulu symboliquement écorner et démystifier la puissance américaine, gendarme du monde. Ce statut, déjà en gestation au temps de la guerre froide, éclot après la chute du mur de Berlin et conduit le monde à une dangereuse unipolarité. Les spécialistes en sciences humaines et en géostratégie renvoient, à juste titre, les replis identitaires, ethniques et religieux à l’échec des modèles sociaux et culturels de gauche présentés pour les peuples du Tiers-monde comme des idéaux, voire même des parangons de bonheur sur terre. L’un des avatars de ce processus d’ «introversion», quelques années avant le «Printemps arabe», étant sans aucun doute la soumission de la population de Gaza au mouvement islamiste Hamas, après que les Palestiniens eurent été de 1948 jusqu’au début des années 1980, un exemple de culture pluraliste et démocratique, faisant coexister nationalisme, libéralisme, gauche, laïcité pluralisme confessionnel,… etc. C’était un phénomène rare pour une élite politique qui n’a pas encore de patrie. Il est bien évident que ces tendances de régression culturelle et politique, qui, par leur contenu messianique, font miroiter un possible retour à une pureté mythique des origines, ont été goulûment entretenues et exploitées par les puissances économiques et militaires dans leurs desseins hégémoniques. L’exemple le plus probant est sans nul doute la promotion du mouvement Taliban par les agents américains, via les services de l’idéologue saoudien Ben Laden, pour abattre le régime prosoviétique de Kaboul. Les ONG «humanitaires» acheminaient alors matériel, médicaments et nourriture sur les monts de Torabora pour porter assistance aux «combattants de la liberté».

Il a suffi que les enjeux aient changé de nature et d’espace, le bloc soviétique s’étant effondré et avec lui beaucoup de rêves ou d’illusions des pays du tiers-monde, pour que le retour de manivelle ait lieu. Entre-temps, les peuples arabo-musulmans ont continué à être gouvernés par des potentats nourris à la rente pétrolière. Il faut dire que la perspective démocratique n’a sans doute jamais été aussi lointaine et aussi chimérique dans le «croissant infertile» allant du Golfe à l’Océan. Les gouvernants ont même utilisé un ingénieux et machiavélique stratagème pour faire durer le «plaisir» de la rapine et du contrôle de la société. Ainsi, la lutte antiterroriste a brimé les libertés individuelles et collectives par-ci, comme elle a renforcé les réseaux de corruption et la paupérisation des populations par-là. Pour les peuples des pays dits arabo-musulmans, les attentats du 11 septembre portent implacablement la mention sigillée de l’ouverture de la boite de Pandore, confortée par une mondialisation tous azimuts à laquelle ces peuples sont peu préparés.

Amar Naït Messaoud

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