Maayouf El Azazi raconte la guerre

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L’été tire à sa fin. Ce premier septembre est conforme à la saison qu’il annonce : il est essentiellement automnal. Entre Bouira et Aïn Bessem, nous eûmes même droit à un peu de pluie. Il fallait rouler avec prudence et éviter les doublages : le risque de dérapage est énorme lorsque la chaussée est trempée.

Les automobilistes l’ont compris ce matin et s’en tiennent à une vitesse sage. Ayant lu une partie du livre du moujahid, Mohamed Louahab, et ce qu’il dit de ses premiers mois précédant son engagement dans l’armée de libération nationale en 55, nous considérons avec plus d’intérêts les fermes des colons que nous remarquons tout au long de notre déplacement. Il y a la ferme Bastos, la ferme Mouniguet, la ferme Marcelin, la ferme dite la Compagnie pour ne parler que de celle qui se trouve juste à côté de la route nationale 18. Sur le chemin de wilaya qui relie Aïn Bessem à El Khabouzia, un chef-lieu de commune à une dizaine de kms au Nord-Ouest, ayant porté le nom d’un général à l’époque coloniale, en l’occurrence Hoche, nous remarquons une grande ferme sur notre droite. Nous n’en connaissons pas le nom et nous ne cherchons pas à le connaitre, nous pensions que ce n’était pas l’objet de notre voyage. Notre objet, ce matin, c’est de rencontrer le moudjahid Mayouf El Azazi et de recueillir ses témoignages sur la guerre de libération. À la différence de, Mohamed Louhab, Ahmed Hannache et Mohamed Saïki qu’il avait connu dans le maquis, il n’avait pas écrit de livre et n’y songe d’ailleurs pas. Fatigué malade, on sent que les séquelles qu’il a conservées de ses blessures au maquis et les épreuves par lesquelles il est passé en prison doivent lui en laisser peu le loisir.

Un homme avec des béquilles

«Vous voyez l’homme, là bas, avec des béquilles au milieu de ce groupe, nous renseigne le premier passant sur lequel nous tombons ce matin en arrivant à Khabouzia, c’est lui». Nous clignons des yeux ! Le secrétaire général de l’OM qui nous a mis en contact avec lui ne nous avait pas dit qu’il était aussi mal en point. Il avait bien parlé de maladie à son propos, mais il nous l’a donné comme complètement rétabli. Les traits creusés et un peu pâles indiquent quelles autres épreuves affrontent cette âme héroïque. Après le front, la faim, le froid, les blessures, la prison, la torture et les travaux forcés, Mayouf El Azazi (c’est l’identité de ce héros) fait stoïquement face à la maladie contre laquelle il lutte pas à pas… Il se lève péniblement à notre vue et nous tend la main qui reste ferme malgré tout et chaleureuse. Il cherche un coin isolé pour notre entretien mais, nous préférons qu’il ait lieu à ce même endroit et il se rassoit. Et l’entretien commence sans la moindre gène ni contrainte devant ce petit cercle d’amis. La présence de ces hommes, eux-mêmes, malmenés par l’âge et la maladie va lui servir de caution morale. L’un d’eux avait travaillé avec le héros. Il s’appelle Mohamed et a, à peu près, le même âge que lui. Bien qu’il ait le bras droit un peu amoché à cause d’une attaque, il parait bien portant. Lui, il avait aidé la Révolution, il n’avait pas fait la guerre.

Le renseignement et la pratique du sabotage

C’est ainsi que les choses avaient commencé pour le vieux maquisard. La mission qui lui a été confiée était de sensibiliser la population et de recueillir les renseignements pour le compte de la Révolution. Arrêté par la police qui le soupçonnait d’être de mèche avec les moudjahidines, il est mis en prison à Barberousse, puis à Berrouaghia où il purge une peine de deux ans. Le jour même où il est libéré il est approché par un groupe de moudjahidines. Il est investi de nouvelles prérogatives, celles d’organiser avec la population des actes de sabotage. Cela allait de la section des poteaux électriques et du téléphone, à la destruction des ponts et des vergers. «On avertissait la population de la nature et du lieu du sabotage et on lui demandait de se doter de haches et de pioches et la nuit venue, les volontaires passent à l’action, expliquent les moudjahidines. Nous, notre rôle, c’était de faire le guet pendant que les volontaires accomplissaient la besogne». Cette nouvelle mission durait jusqu’en 59. Une nuit, Mohamed au bras invalide était de l’expédition. Il raconte : «C’était en 58, par une nuit d’été. La cible était la ferme Basista. Cette nuit-là nous avions, avec notre matériel, détruit deux hectares et demi de vigne et un hectare d’oliviers. Si Mayouf assurait ce soir notre protection, le lendemain, j’étais convoqué par la gendarmerie, mais faute de preuves, j’ai été relâché le jour même». Si Maayouf, lui, se souvient du centre de regroupement que les autorités françaises voulaient construire à un ou deux kms au Nord de Bir Ghabalou pour y loger les habitants de Ouled Khalouf et qui ne le fut jamais achevé car, à chaque fois le projet était saboté. Enfin, le dernier acte auquel participait notre jeune révolutionnaire, avait consisté à prendre deux cents moutons à la ferme Fachi. C’était en janvier 58. Après quoi, il intégrait la section de Yahia Ben ameur. Il avait 25 ans et habitait ce lieu dit Ouled Khalouf, entre Khabouzia et Bir Ghabalou.

Au cœur de la mêlée

Son premier baptême de feu, Maayouf l’avait eu à Bougouden, dans les monts de Dirah, c’était en 59. Il y avait là un refuge et tout semblait calme ce matin-là. «On était en juin ou juillet, mais des hommes de la section commandée par Slimane Hadjri faisaient les sentinelles. Ils avaient repéré dans la nuit un avion qui avait survolé ces monts, c’était un avion de reconnaissance», assure notre interlocuteur. Reparti peu après, le refuge retrouvait sa quiétude, et puis soudain, le mouvement d’encerclement parti de loin, dans la nuit, se resserrait. Les chars et les blindés avançaient dans un concert de ferrailles assourdissant. Ne pouvant aller jusqu’au refuge à cause de l’inaccessibilité des lieux, ils prirent position tout autour. Les avions de combat furent dépêchés et dès 7h, un vrai déluge de feu s’abattit sur la montagne. La riposte s’organisa et le combat dura jusqu’à la nuit. Le commandant Saïki qui en parle dans son livre déclare qu’il y a eu une soixantaine de morts parmi les moudjahidines et l’emploi du napalm. S’en tenant aux pertes de sa section, Maayouf parle de deux moudjahidines brûlés par le napalm et fait prisonniers et de deux blessés, lui à la jambe droite et son compagnon Saharaoui au visage, ce qui lui avait fait perdre un œil. Ils avaient réussi avec les autres moudjahidines à sortir de ce traquenard et à regagner un autre abri du côté d’El Hachimia. Là en compagnie d’une trentaine de blessés, le jeune moudjahid allait rester trois mois. Notre interlocuteur mentionne l’aide qu’apportait aux moujahidines un certain Boudjarda enrôlé dans l’armée française et se trouvant à la caserne de Dachmia. Cette aide consistait en la fourniture de médicaments et de renseignements de toute nature sur l’armée française. «Nous le retrouvons en décembre faisant partie d’un groupe de commandos dirigé par Ahmed Chérif, un homme qui, au repos, s’occupe de la tambouille». «Il pleuvait cette nuit-là. Nos hommes s’étaient embusqués des deux côtés de la route, à l’entrée de la carrière, non loin de Sour El-Ghozlane. L’Oued Lakhal en furie étouffait tout autre bruit. Et soudain le convoi militaire que nous attendions était là. Nos hommes ouvraient le feu et c’était tout de suite la panique parmi les soldats français. Les véhicules, dont les chauffeurs étaient touchés mortellement, basculaient dans la rivière et se laissaient emporter par les eaux tumultueuses du courant. Ceux qui allaient vers la gauche rencontraient le flanc de la montagne et se couchaient sur le côté. Il ne nous a pas été possible de compter les morts car, notre mission accomplie, il a fallu se replier. Mais le bilan de cette opération, rapporté le lendemain par nos agents de renseignement était de 15 morts et de trois camions détruits». Mais cette odyssée glorieuse prenait brusquement fin quelques temps après dans l’accrochage d’Aïn El Hamra, toujours aux alentours de Dachmia. Blessé au bras droit et à la jambe gauche, Si Maayouf est pris par l’armée française et jeté en prison jusqu’à la fin de la guerre.

La vie de camp à Boughar

«Je fus d’abord emmené dans la prison de Sour El-Ghozlane, évoque notre moudjahid avec un rictus amer. Je fus interrogé comme c’est l’usage. Mais il n’y a rien à avouer, j’étais pris, les armes à la main, je ne pouvais le nier. Quant à ce que je savais sur le maquis, il ne fallait pas compter sur ma coopération. Tout en recevant des soins pour mes blessures, je fus confié à un harki qui se chargea par la torture de me faire parler. Quand il devint évident que l’on ne tirerait rien de moi, je fus, trois mois plus tard, dirigé vers le camp de Boughar». Là il allait passer dans ce camp le reste du temps en compagnie de Yahia Tali, Ramane El Hachmi et Omar Kazouli, tous de la région. «Le camp était dressé sur un vaste terrain plat», se rappelle encore l’ancien détenu. «Il y avait 700 guitounes au moins. C’est là que j’ai connu Boualem Benhamouda, il était notre chef et c’était quelqu’un de bien. Le matin, on nous emmenait à pieds pour casser les pierres et le soir on nous y ramenait. Mes jambes blessées me faisaient terriblement souffrir. Des camarades me soutenaient dans mes déplacements. Malgré mon bras dans le plâtre, j’arrivais à casser cent pierres par jour. C’était l’enfer !». Hélas, la guerre finie, le calvaire de cet homme courageux ne semblait plus finir. Il ne quittait la prison que pour l’hôpital. Une autre forme de captivité en somme. De cette grande liesse qui s’exprimait pendant deux ans dans la compagne et dans toutes les rues des villages d’Algérie, il n’en recueillait que les faibles échos à travers la fenêtre de sa chambre d’hôpital de Sour El-Ghzlane. Ses blessures mal refermées nécessitaient des soins appropriés. Un jour, un gendarme lui rendait visite avec un homme en civil. C’était le harki tortionnaire, le gendarme lui demandait ce qu’il voudrait qu’on lui fasse à titre de réparation et le malade avait répondu : «rien». Il préférait la justice de Dieu. Ce séjour à l’hôpital dura deux ans, après quoi, Si Maayouf put renter chez lui pour poursuivre sa convalescence. Il n’exercera la fonction de garde champêtre qu’un an plus tard. À la retraite aujourd’hui, ses deux jambes le portent mal, à cause des séquelles qu’il garde de ses blessures par balles. Les béquilles, autant qu’elles peuvent, l’aident à raffermir sa marche chancelante.

Aziz Bey

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