Site icon La Dépêche de Kabylie

Au passage de l’oralité à l’écrit, j’oppose le concept de la continuité de l’oralité à l’écrit : Cas de Belaid At Ali.

La langue berbère de Kabylie ne vit pas de contraintes embarrassantes qu’imposerait une académie, à savoir le classicisme qui induirait la division de la société par la stratification de la langue elle-même comme c’est dans beaucoup de cas ailleurs. Notre langue est plutôt une entité unificatrice naturelle et historique, et c’est justement ce qu’il faudrait sauvegarder et consolider afin qu’elle ne soit pas déconnectée de la grande masse. Mon propos porte sur la problématique très délicate de ce qui est habituellement, et même imprudemment, appelé le “passage de l’oralité à l’écrit” auquel personnellement j’oppose plutôt le concept de la continuité de l’oralité à l’écrit. Je considère que l’oralité un usage historiquement socialisé dans la société berbère en général, est un héritage à assumer, à conforter, à développer et à faire évoluer efficacement en contiguïté progressive avec l’écrit qui reste un moyen indispensable pour la survie de la langue. L’écrit devrait assurer un prolongement à l’oralité et non provoquer une rupture qui donnerait naissance à une élite débranchée du reste de la société. Cette combinaison devrait se faire dans la perspective d’une répartition des missions pour chacun des deux genres sans privilégier l’un par rapport à l’autre. L’on ne devrait donc pas considérer l’écriture et la parole comme “adversaires ou rivaux”. Ils sont deux éléments indispensables et complémentaires pour maintenir la vivacité d’une langue. Ce qui implique donc une grande vigilance pour notre école naissante. L’école berbère de Kabylie n’est pas née dans la précipitation, mais dans une espérance plutôt inattendue. En raison de quoi, et présentement, elle devrait éviter les ratages constatés dans des modèles d’enseignements actuels. Comme suggéré par Dda Lmulud «ne pas que donner de la langue une description scientifique» c’est-à-dire ne pas enseigner la grammaire pour de la grammaire. D’autre part, après l’apprentissage des règles de transcription régulières nous devons privilégier une écriture à tendance phonologique comme conseillé par Salem Chaker. Très justement, il y a dans l’œuvre de Belaïd At Ali une philosophie qui s’appuie sur une prudence dans l’usage de l’écriture. Ainsi l’auteur du premier roman d’expression berbère «Lwali n wedrar» a laissé la langue vivante car il s’est saisi du vocabulaire, du langage et des formules du grand usage qui ne sont pas moins magiques, nombreux et qui forment le socle même de notre langue. La technique Bélaidienne ne s’est pas séparée de son milieu social naturel. Il a réussi ainsi à donner naissance à une littérature écrite majestueuse, claire et facilement abordable. Le secret est que Bélaid n’a pas abordé l’écriture où le souci de la forme et des normes imposées l’auraient obligé à ne faire que corriger et à prendre certaines distances qui introduisent des transformations sur le naturel. Sachant que les images de la correction sont souvent sournoises et trompeuses, Belaid n’a pas fait dans un formalisme académique. C’est son genre et son discernement dans l’écriture qui devraient fonder les bases de l’enseignement. Bélaid At Ali nous apporte la preuve que la santé d’une langue et son évolution ne sauraient dépendre ni relever du seul exercice scolaire. Imprégné et damasquiné dans l’événement qu’il décrit, il a créé un genre mesuré : un mode de pensée précis et donc une continuité de l’oralité dans l’écrit. Et si Belaid reste LA référence des enseignants et chercheurs, c’est qu’il y a une justesse dans sa forme scripturaire.

Abdennour Abdesselam

(kocilnour@yahoo.fr)

Quitter la version mobile