Dans cet entretien, le recteur de l’université de Tizi-Ouzou fait état de son appréciation sur la rentrée universitaire, revient sur les différents mouvements de contestation qui secouent son établissement ces dernières semaines et évoque les perspectives.
La Dépêche de Kabylie : Quelque trois mois après la rentrée universitaire, quelle appréciation faites-vous de la reprise des activités ?
Pr. Ouerdane : Cette rentrée a été quelque part délicate du fait de la conjonction de plusieurs facteurs, au point où elle a constitué pour la Direction de l’université dès le mois de juillet un véritable défi pour accueillir les 12 000 nouveaux bacheliers, soit un taux de croissance exceptionnel des effectifs de 14,5% contre 2 à 3% pour les années précédentes, délocaliser partiellement sur le Campus de Tamda les étudiants de la Faculté de médecine, dont une bonne partie des structures ont été affectées par des désordres nécessitant expertise et travaux de réparation importants, assumer les retards dans l’exécution des programmes pédagogiques de l’année 2014-2015 et les préjudices désastreux d’une longue grève de 3 mois (suivie de près de 3 mois de congés, soit un vide pédagogique de 06 mois !), et enfin subir le retard de la réception des 7 000 places pédagogiques prévues au campus de Tamda. Mais nous nous efforçons de mettre les moyens nécessaires pour que les activités pédagogiques reprennent leur cours normal.
Et où en sont les choses présentement ?
Le défi a été relevé grâce à la solidarité entre les facultés par une répartition équilibrée des locaux pédagogiques selon les besoins réels des facultés, l’utilisation du samedi dans la programmation des enseignements comme préconisé par la tutelle, en raison de la multiplication des sections, des groupes de TD et de TP, et grâce surtout à la motivation du corps enseignant que nous avons sensibilisé lors de plusieurs assemblées générales tenues dans les facultés, ainsi que l’abnégation des responsables au niveau des démembrements des facultés (départements, filières, spécialités).
Pouvez-vous affirmer aujourd’hui que la rentrée est effective à travers l’ensemble des facultés?
Grâce à la conjonction des efforts et au suivi régulier, la majorité des facultés ont effectué une rentrée ordinaire en octobre et même en septembre. Certaines, plus concernées par la grève de l’an dernier et pour ne pas déclarer l’année blanche, ont été contraintes de décaler la rentrée afin de résorber le déficit pédagogique et ne pas pénaliser des étudiants innocents. Ce glissement de la rentrée va nous contraindre à de nouveaux efforts pour sauvegarder l’exécution des programmes pédagogiques de l’année en cours et ne pas compromettre la valeur des diplômes délivrés par notre université. Globalement, la rentrée a pu se faire dans toutes les facultés et la totalité de nos 55 000 étudiants de graduation ont pu aller progressivement à la quête du savoir. Mais dire qu’il n’y a pas eu de difficultés serait mentir.
Vous faites la transition souhaitée pour aborder la question des contestations soulevées à travers certaines facultés ces dernières semaines…
Avant tout, sortons des clichés : UMMTO=Grèves. La contestation existe partout même si elle est plus présente dans quelques universités et plus médiatisée au moindre soubresaut à l’université Mouloud Mammeri. C’est un phénomène d’expression que nous analysons en permanence et auquel nous travaillons à trouver des solutions durables. Il y a d’abord la forme, les comportements rejetés et condamnés par l’ensemble de la communauté universitaire, telles que les fermetures sauvages de facultés et du rectorat. Un groupe d’étudiants en échec pédagogique, mû par un besoin d’affirmation, probablement aussi par des «conseillers» malintentionnés pour ne pas dire manipulés, a utilisé des chaînes métalliques, des cadenas, des planches et des clous et même tenté de souder les portes d’entrée de certaines facultés, c’est-à-dire fermer durablement les portes du savoir. Ces étudiants ont été traduits devant le conseil de discipline car aucun motif ne justifie de tels comportements de la part d’étudiants futurs cadres d’Algérie qui n’ont probablement pas conscience du préjudice multidimensionnel qu’ils occasionnent et surtout du piétinement de l’éthique et de la déontologie. Que des étudiants contestent c’est normal, mais il y a des voies légales et des niveaux de recours, l’essentiel étant que cela se fasse dans la discipline et le respect mutuel dans un climat de confiance. Pour ce qui est du fond, il y a des revendications légitimes liées à certains aspects matériels qui sont prises en charge. En fait, il y a aussi des questions qui touchent à la progression dans les cursus du LMD qui ne sont pas spécifiques à notre université et que l’on retrouve à l’échelle nationale. A ce propos, des assises nationales sont même prévues par le ministère de tutelle en janvier 2016 pour évaluer ce système depuis son application. Au niveau de l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, tous les responsables impliqués et les enseignants sont dans une dynamique de réflexion pour trouver des solutions cadrées par la réglementation et ayant comme fondement l’équité et la qualité de la formation.
étes-vous en train de suggérer qu’il y a des entraves à vos projections ?
Dès le départ, nous nous sommes fixé comme objectif de remonter la pente, nous le faisons, et nous continuerons à le faire même si celle-ci paraît abrupte et glissante, forts de la conviction qu’au sommet il y a la lumière du savoir qui rayonnera sur la région et le pays. La bonne gouvernance se juge sur des actes et nous avons obligation de résultats. Pour cela nous veillerons à préserver les valeurs essentielles et universelles d’une université en plaçant la barre haute, à savoir l’objectif de l’excellence. Une réflexion sur le projet d’établissement est en cours. Maintenant pour revenir à votre question, effectivement, notre approche de gestion qualifiée de changement et même de rupture dérange certaines parties. La résistance au changement est un phénomène connu et attendu, de même que des manœuvres de focalisation et de pressions sur des gestionnaires ou des facultés particulières. Ceci ne fait que nous conforter dans notre ambition de tirer vers le haut. La culture de la rumeur et de la désinformation, utilisée par certains, fait beaucoup de mal à l’université notamment à travers la diffusion de certaines informations infondées colportées ici et là par certains titres de presse et même par la radio publique locale, et porte un préjudice à l’image de notre université qui a beaucoup plus besoin de stabilité et de sérénité.
Le CNES a initié cette semaine trois jours de grève. Quelle appréciation faites-vous du taux de suivi de ce mouvement dans votre université…
Notre université compte plus de 2000 enseignants permanents et on a dû constater le nombre insignifiant de présents au sit-in au deuxième jour de la grève devant le Rectorat de l’université… Malheureusement cela n’a pas été rapporté en toute objectivité par certains médias. Les activités pédagogiques se sont déroulées le plus normalement du monde combien même on a enregistré quelques perturbations dues à l’agitation estudiantine qui n’avait rien à voir avec le mouvement en question.
Vous restez tout de même accroché à vos objectifs ? Quelle serait votre conclusion pour clore cet entretien ?
Notre ambition est de construire un projet d’établissement et une réflexion sur le devenir de l’université de Tizi-Ouzou dans les cinq années à venir avec en particulier un projet pour chaque faculté une intégration par campus, puis une intégration globale avec comme colonne vertébrale le projet pédagogique et de recherche en adéquation avec le milieu de l’emploi à la société. Une réflexion particulière sera accordée au campus de Tamda qui sera réceptionné probablement, en grande partie, dans les deux à trois mois à venir. L’espoir est permis si toutes les bonnes volontés convergent.
Entretien réalisé par Djaffar C.
