Retard de structuration et confusion des genres

Partager

Dans les moments de grandes interrogations d'ordre économique, politique et social, tels qu'ils se présentent aujourd'hui devant la collectivité nationale, apparaît au grand jour le déficit de structuration de ce qui est supposé être le corps associatif.

Ce déficit est d’abord ressenti au niveau du peu d’impact sur le terrain de ce qui est attendu comme action de ce corps par lequel la société entière est supposée respirer. La « kermesse » des rassemblements et des harangues qu’animent, généralement, les partis politiques- mobilisant cortèges sonores et bariolés, festins et promesses sans lendemain-contraste totalement et étrangement avec l’apathie presque fatale sur le plan de la mobilisation citoyenne pour la construction de la société civile, à commencer par des simples associations de quartier, de village ou d’immeubles. Le constat a été déjà fait par le Conseil national économique et social lorsqu’il a tenu les Assises de la société civile en 2011. Les experts ont fait état d’une course effrénée de jeunes et de moins jeunes vers des organisations dans lesquelles ils espèrent tirer des dividendes  »sonnants et trébuchants » immédiats, quitte à même à ne rien savoir de la mission, dont est porteuse cette organisation (un parti, par exemple). C’est pourquoi, la multiplication des partis politiques ne risque de connaître d’assèchement en matière de  »recrutement » de personnel que lorsque  »les interstices » de la rente tariront ou disparaîtront. Cette faiblesse de la société algérienne à se regrouper autour de tâches ordinaires de la vie quotidienne- pour défendre une cause (handicapés, mères célibataires, femmes battues, maladies rares,…), un espace public (parc d’attraction, espace vert, zones de montagnes, sites historiques ou touristiques,…) ou d’autres idéaux qui requièrent des efforts personnels, un investissement individuel et collectif et, éventuellement quelques frais à défalquer de son propre revenu- est révélatrice d’un niveau culturel modeste et d’un emballement général pour les activités mercantiles. Le contexte social et économique du pays-fait de graves distorsions sociales, de gabegie, de corruption, de copinage, de népotisme,…etc.- a largement contribué à répandre cette mentalité d’assisté et de rentier, au détriment d’une organisation autonome de la société dans les associations, les fondations ou les syndicats.

Les heures fastes de l’inflation du « politique »

Si l’on analyse la structuration syndicale dans certaines administrations ou entreprises, l’on se rend compte que, souvent, l’objectif recherché demeure loin de la défense des travailleurs. On a entendu cette absurdité qui dit que le syndicaliste jouit de l’ « immunité » par rapport à certaines sanctions qui viendraient de la direction! Des tire-au-flancs ne se syndiquent parfois que pour se situer au-dessus des lois ou pour se propulser dans la carrière, en faisant table rase des principes pour lesquels ils se sont officiellement engagés. De même, certaines associations ont tout fait pour se rapprocher des centres de décision et se constituer, ainsi, en intermédiaires obligés, tirant des avantages matériels de leur position. En tout cas, sur plus de 90.000 associations agréées à l’échelle du pays, il est difficile de trouver une voie ou une place pour des organisations qui travaillent pour le bien collectif et qui soient réellement « apolitiques ». Dans la fièvre politique qui anime la vie algérienne d’une façon quasi régulière, selon le calendrier des élections et même en dehors de toute échéance politique, il n’y a presque d’engouement que pour des partis candidats à des élections et à des postes de responsabilité.

Pendant les journées d’émeutes et sur les lieux des barricades, les jeunes sont souvent livrés à eux-mêmes, ou plus exactement, aux forces antiémeutes, sans qu’aucune instance d’intermédiation ne daigne se manifester pour tempérer les ardeurs des jeunes et restituer la rue à ses passants. Les révoltes ne sont canalisées par aucune espèce d’organisation citoyenne pour leur donner un caractère revendicatif pacifique et responsable. C’est généralement lors de ces mouvements de troubles et d’anarchie que l’on regrette le plus l’absence d’une société civile structurée et mûre.

Un dommageable écart sémantique

Dans certains milieux, en retard d’une « révolution mentale », et dans certaines administrations, le concept de société civile est malheureusement assimilé aux anciennes organisations de masse. Parfois, on le  »colle » à certains satellites de partis politiques (dans les milieux syndicaux, à l’université…). Il est assurément l’un des concepts les plus galvaudés et les plus pervertis dans notre pays. Le discours que l’on fait sur le terme de société civile ne s’embarrasse pas de précision et d’analyse. On ne s’inquiète guère de l’écart sémantique et conceptuel que cette situation génère. Parfois, il s’agit d’un calquage de situation, une sortie de parodie par laquelle on importe des concepts de l’Occident pour leur tordre le coup dans certains pays du Sud à l’image de l’Algérie. Alors que l’on sait pertinemment que la faiblesse de la culture politique, le caractère rentier de l’économie et le déficit d’autonomie des différents acteurs et de la société en général, n’ont pas permis l’émergence réelle de la société civile, même si celle-ci est en train de sourdre et de chercher ses voix d’expression au sein de la société. Historiquement, le concept de société civile est le couronnement de l’organisation et de l’exigence citoyennes que l’Europe-de la Révolution industrielle jusqu’aux luttes antitotalitaires du milieu du 20e siècle- a mises en œuvre comme instance de contre-pouvoir pour tempérer les excès de l’l’État (appelé « nouveau Léviathan ») et pour faire émerger l’énergie et l’initiative citoyennes. Donc, c’est un concept fait pour désigner et nommer une réalité qui prend corps dans la gestion de la cité et non une insaisissable virtualité. Depuis l’ouverture de l’Algérie sur le pluralisme politique et médiatique, tous ceux qui sont intéressés par la distribution de la rente et qui évoluent dans une trajectoire centripète pour se rapprocher, du mieux qu’ils peuvent, de son noyau, et tous ceux qui veulent se constituer en lobbies dans une quelconque activité se sont drapés du titres de représentants de la société civile. L’esprit mercantile et le lucre ont largement tronqué cet esprit spontané et désintéressé devant être à la base de la construction de la société civile. La politique a consommé bien des énergies et dévoyé le combat de certaines associations, initialement propre et altruiste. La confusion entretenue avec l’activité politique- au sens organique et d’exercice de poste de responsabilité- a fait beaucoup de tort à l’idée d’association. Logiquement, la liberté politique actuelle aurait dû libérer l’activité associative au profit d’une heureuse autonomisation. Néanmoins, penser ainsi, serait, ingénument, faire abstraction des capacités de nuisance des cercles politiques n’évoluant que dans les « eaux troubles ».

Temps de convergence ?

Le concept a été dévié de sa vocation, et ceux qui, dans l’ombre ou dans l’anonymat, avec un labeur et des efforts désintéressés et quotidiens, tracent les premières esquisses de cette société civile, se trouvent marginalisés et réduits au silence. L’ébauche de la société civile, telle qu’elle a été enclenchée dans la douleur des années du terrorisme, n’est pas dû aux rentiers- réels ou potentiels- du système, mais à des Algériens, cadres universitaires et intellectuels, qui ont honoré leurs corporations par un travail de solidarité avec les démunis et les victimes de la détresse sociale. Il en est de même avec les jeunes syndicalistes qui se battent pour l’agrément de leurs organisations, le relèvement du niveau de vie des travailleurs et la sauvegarde de l’outil de travail, loin de l’absurde  »immunité » syndicale, cupidement courue par certains zélés. La démocratisation de la société et des institutions, ainsi que la « pacification » de la relation entre gouvernants, ne peuvent réellement s’inscrire dans une perspective d’avenir qu’en mobilisant l’ensemble des énergies de la société. C’est une relation qu’il y a lieu non seulement d’assainir, mais surtout de refonder sur de nouvelles bases, faisant intervenir l’esprit de responsabilité et l’autonomisation de plus en plus assumée de la société. La configuration actuelle de la société dite civile- comme appendice à des organisations politiques ou administratives- ne peut être une garantie d’émergence d’un tissu associatif crédible, viable et efficace (interface pouvoir/société), tel qu’il existe dans les sociétés avancées. Les réflexions engagées dans les milieux intellectuels et les combats menés sur le terrain des luttes quotidiennes au cours de ces dernières années présagent d’une convergence pratique qui pourra dessiner, pour les prochaines années, les premiers contours de la société civile en Algérie

Amar Naït Messaoud

Partager