En choisissant d’être enterré dans son village natal, Hocine Aït Ahmed, un des neufs chefs historiques qui déclencheront la guerre contre une des plus grandes puissances coloniales, a été ainsi conséquent et cohérant avec lui-même. En 1962, il n’échappe à personne qu’il a combattu la junte militaire qui a instauré dans le pays un régime dictatorial sans limite et aux effets très lourds encore aujourd’hui. Il l’a combattu sur le plan des idées et sur le terrain. Il était donc normal qu’il refuse d’être enterré dans la même terre que les anciens ennemis du peuple (à l’exception respectueuse de certains grands responsables politiques et militaires qui y sont enterrés). Il est de devoir de reconnaitre à l’homme révolutionnaire du respect et de l’admiration. Il importe peu aujourd’hui de rappeler que certains d’entre nous ont divergé hier avec son parti sur des questions de programmes politiques ou de positions sur des faits vécus depuis son retour en 1989. De toute évidence, la vie politique est ainsi faite. Elle est souvent traversée par des tentions qui sont aujourd’hui derrière nous. Il y a un mois, j’ai partagé à titre individuel et libre avec des militants du FFS, étonnés de me voir parmi eux, l’hommage rendu à Mbarek Mahiou assassiné par la horde terroriste alors qu’il occupait le poste de secrétaire général du FFS. J’y suis allé aussi à son enterrement. Ayant été des amis depuis les années 80, jamais notre amitié n’a été altérée par nos maigres divergences politiques. Bien mieux, nous les confrontions. Maintenir une bonne relation dans la qualité humaine, surtout morale y compris dans la différence est une grandeur. Mais hélas, nous n’avons pas pu faire école. C’est même massivement et de part et d’autre de nos deux partis politiques (RCD et FFS) que des militants ont sombré à l’odieux adage étranger à nos valeurs culturelles qui dit «Si tu n’es pas avec moi, alors tu es contre moi». Pourtant, dans notre culture de Kabylie nous avions à notre disposition une autre formule prodigieuse qui dit : «Ur hmilegh gma ur hmilegh win ara t-iwten» (même si je n’aime pas mon frère je n’aime surtout pas qu’il soit maltraité). Un enseignement qui nous a, à tous, échappé car les vocables ennemis et adversaires dont la presse nous accablait n’est pas seulement une question de nuance mais une profonde contradiction très antagonique. Le cruel et abominable piège de l’inexpérience dans la pratique politique y a certainement été pour beaucoup dans cette image affligeante. Il est vrai aussi que l’absence d’école politique durant de longues années du règne sans partage du tristement célèbre parti unique a achevé de nous réaliser dans le domaine. Voila un constat improductif qui doit disparaître et Marie Curi de dire à ces deux filles durant la première guerre mondiale: «Si vous ne pouvez pas aider aujourd’hui votre pays alors travaillez pour son avenir». Nous devons longuement réfléchir sur une telle générosité de la parole pensante surtout venant d’une grande dame du monde. Il ne s’agit pas là de remontrances, de regrets plats ou de lamentations. Nous devons plutôt assumer mutuellement nos erreurs à différents degrés de responsabilité et s’en instruire. Mon propos se veut seulement une invitation à la correction du «tire» par les rives politiques de la région. Il y va de l’avenir de la Kabylie et partant de l’Algérie. Puisse la disparition d’Aït Ahmed nous secoue les uns et les autres pour rester ensemble et courtois même dans nos différences de points de vue… si réellement différences profondes il y a.
Abdennour Abdesselam
(kocilnour@yahoo. fr)
