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«C’est avec l’écriture qu’on préserve et propage sa langue»

Dans le cadre des activités culturelles qui ont marqué la célébration du nouvel an Berbère au niveau de la Maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, l’oxposition de plusieurs ouvrages en langue amazighe a eu lieu, dont l’auteur est M. Ahmed Nekkar qui a bien voulu répondre à nos questions.

La Dépêche de Kabylie : Voulez-vous vous présenter aux lecteurs ?

M. Ahmed Nekkar : Je suis âgé de 60 ans et natif de Dellys. Je suis un poète, romancier, éditeur, mais avant tout militant pour la langue amazighe depuis mon jeune âge.

Comment et où avez-vous commencé le combat pour la cause berbère ?

C’était vers les années 1970, quand une revue intitulée «Agraw Imazighen» m’est tombée entre les mains, et en la feuilletant, j’ai trouvé l’alphabet tifinagh et là un sentiment étrange m’a envahi, et j’ai commencé à me poser un tas de questions. Le souhait d’apprendre ma propre langue m’a poussé à envoyer une lettre à l’académie pour y adhérer et depuis je me suis mis à étudier en tant qu’autodidacte et à travailler dans la clandestinité pour propager notre langue pendant que j’étais encore élève au collège de Bordj Ménaïel et au lycée de Larbaâ Nath Irathen, avant que je sois emprisonné en 1976.

Pouvez-vous nous entretenir sur les raisons de votre emprisonnement ?

J’étais emprisonné parce que je me suis mêlé au groupe de l’organisation des forces berbères, qui, à l’origine, était communément appelée «l’affaire des poseurs de bombes», pourtant je n’ai participé ni de près ni de loin à cette question. Je me souviens très bien c’était le 12 janvier, je suis sorti de la maison pour accompagner ma sœur qui était étudiante en paramédical, à mi-chemin nous avions rencontré des gendarmes qui m’ont interpellé pour me dire : «Êtes-vous Monsieur Nekkar ?» Tout de suite j’ai compris leurs intentions et j’ai répondu oui. Ils m’ont alors transféré à la brigade de Tizi-Ouzou, puis à Blida où j’ai subi des tortures pendant 6 mois. Par la suite, j’étais condamné par le tribunal militaire à cinq ans de prison avec sursis, accusé «d’atteinte à l’intégrité du territoire national».

Qu’avez-vous fait après votre sortie de la prison ?

J’ai enseigné au primaire de Tala Athmane, avant de me lancer dans la musique et travailler comme professeur de musique. Mais tout ça ne m’a pas empêché d’activer pour la langue amazighe. Je suis membre de l’association culturelle «Tala N tusna» où j’enseigne tamazight au sein du siège du RCD.

Revenons à votre littérature, est-elle une passion d’enfance ou un moyen de promouvoir la langue amazighe ?

On peut dire les deux. Tout jeune, depuis l’année 1973, j’ai commencé à écrire des poèmes et à composer des chansons en tamazight, avant d’entamer l’écriture romanesque. Aussi, je crois qu’avec l’écriture on peut préserver et propager notre langue et lui donner la place qu’elle mérite, sans oublier que la langue amazighe est l’une des langues les plus riches au monde.

Pouvez-vous résumer vos œuvres littéraires pour nos lecteurs ?

Mon premier roman titré «Yugar ucerrig tafawett», c’est une histoire tirée de mon vécu. En premier lieu, il a était publié en partie par la revue ABC en tamazight avant qu’il ne soit publié dans son intégralité. Mon deuxième roman, «Ger zzebra d yifdisen», était une sorte de biographie. Ce dernier est publié en 2012 aux éditions «le savoir». Par la suite vient «Adlis n truri», genre d’un manuel à l’usage des enseignants et des élèves et ceux qui veulent apprendre tamazight, publié en 2014 aux éditions «la pensée». Pour l’année 2015 et dans deux livres qui contiennent chacun deux histoires, j’ai traduit quatre histoires qui sont connues à l’échelle mondiale, telle «La chèvre de monsieur Seguin» de Alphonse Daudet, «Rozama et les voleurs» de Stéphanie Benson…. Je les ai racontées dans un style kabyle : «Rozama d amttakwer, tagldunt deg uglim n ujhih, amttakwer asadran, tarat n mass Deguin», et aussi j’ai traduit un roman de Moussa Bouchakour intitulé «Tajeggigt n meyres». Ces trois derniers ont été publiés aux éditions «Identité» qui est ma propre maison d’édition de publication littéraire.

Comment est née votre maison d’édition ?

C’était pour moi un besoin, une nécessité qui va accomplir mon travail, sachant que je préfère être le responsable de la confection et de la réalisation de mes ouvrages. Sa naissance est venue suite à une discussion avec Monsieur Yahia Yanes, lui aussi est écrivain. La décision d’ouverture est prise en commun, on a tout préparé le local, le matériel, le nom, on l’a dénommé les éditions «Identité» et enfin elle voit le jour le mois d’avril 2014. Pour le moment, toutes nos publications sont en tamazight, en attendant de recevoir d’autres livres en arabe et en français. Je signale que le travail d’édition n’est pas facile, surtout concernant le budget et nous avons besoin d’aide de l’État pas forcément avec de l’argent mais avec l’organisation des expositions durant toute l’année.

Quelles sont vos prochaines œuvres ?

Un roman qui est en cours de réalisation titré «Azetta n tissist» et plusieurs histoires tirées de notre terroir, telles que «Inebgi n Rebbi», «Timsaraq n tmazight», «Fettimac ugelan ulac»… et un grand dictionnaire (amawal).

Que pensez-vous de l’officialisation de la langue amazighe ?

Satisfait bien sûr, comme le dit un adage kabyle : «Que cherche l’aveugle, c’est la lumière», mais le combat continue toujours pour que notre langue atteigne le sommet de sa prospérité mais cette fois ce sera un combat culturel et scientifique.

Votre dernier mot Monsieur Nekkar ?

J’espère que l’officialisation de notre langue et l’idée d’ouverture d’une académie berbère seront un apport considérable qui va booster notre langue et lui donner un nouveau souffle dans le concert des nations. Mon souhait est que l’État ne nous exige pas l’écriture de la langue amazighe avec des caractères arabes.

Assia Mouloudj

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