Entretien avec Ali Feraoun, président de la fondation Mouloud Feraoun – "Fouroulou représente un modèle et un espoir"

Mouloud Feraoun était un écrivain kabyle hors pair. Ce géant de la littérature algérienne en langue française, né en 1913 au village Tizi Hibel, a été assassiné par l’OAS en 1962 avec cinq de ces compagnons à Ben Aknoun à Alger, à trois jours du cessez-le-feu, consacrant l’indépendance de l’Algérie. Ses œuvres sont traduites un peu partout de par le monde (USA, Italie, Espagne, Japon, etc. ). Le meilleur hommage rendu à cet illustre écrivain est la création, le 28 mai 2012, d’une fondation portant son nom, dont la présidence a été confiée à son fils Ali, qui nous a aimablement accordés cet entretien.

La Dépêche de Kabylie : Qui avait eu cette ingénieuse et louable initiative de créer une fondation pour Mouloud Feraoun, votre père ?

Ali Feraoun : La fondation Mouloud Feraoun pour la culture et l’éducation a été créée le 28 mai 2012. Auparavant, il existait seulement l’association Mouloud Feraoun de Tizi-Hibel, créée par des jeunes du village vers 1990. Cette association m’a servi de point d’appui pour toutes les actions que j’ai menées durant des décennies, notamment la participation à l’année de l’Algérie en France, où il était important que notre émigration redécouvre Mouloud Feraoun. En 1992, le professeur Stali, directeur du CEIL de Tizi-Ouzou, qui avait réussi à ramener à Tizi-Hibel, des sommités comme Assia Djebbar, a organisé avec l’aide du wali Benmansour (ultérieurement ministre de l’Intérieur), un séminaire d’une semaine sur Feraoun. À l’issue de ce séminaire, il avait été recommandé de dénommer l’université de Tizi-Ouzou du nom de Feraoun et de créer une fondation Mouloud Feraoun. L’assemblée générale s’est opposée à la dénomination de l’université proposant pour cela université du 20 avril, mais a accepté la création d’une fondation. Toutefois, parmi les volontaires inscrits pour porter la fondation, il n’y avait ni étudiants ni universitaires ! J’en ai tiré les conséquences et j’ai ajourné pour 20 ans la création de la fondation. En fait, cela devenait indispensable, car il fallait préparer la tenue du centenaire de Mouloud Feraoun en 2013. Pour les 50 ans de son assassinat, Mme. Khalida Toumi, alors ministre de la Culture, avait chargé le Centre national de recherches an anthropologie (CNRPH), dirigé par M. Slimane Hachi, de préparer, pour mars 2012, un séminaire international sur Feraoun. Il fallait l’envergure de Youcef Nacib et de Nadjet Kada pour réunir une cinquantaine d’experts de très haut niveau, venus de tous les pays du monde et des universités les plus prestigieuses, parler dans la grande salle de la bibliothèque nationale d’Alger, pendant une semaine, de Feraoun et de ses œuvres. C’est à cette occasion qu’un écrivain égyptien a exhibé le journal de Mouloud Feraoun, traduit et édité en Égypte depuis 1968, alors qu’on s’affairait à trouver un traducteur. Donc, en mai 2012, j’ai rassemblé avec l’aide de mon ami Hachemi Assad, une cinquantaine d’amis écrivains, ingénieurs, médecins, universitaires et nous avons créé la fondation au cours d’une assemblée générale tenue à Zéralda, sous la présidence de l’éminent professeur Tahar Absi, lui même ancien élève de Ali Hammoutene, cet inspecteur d’Académie assassiné avec Feraoun et leurs 4 autres collègues. Tout un symbole !

Quels sont les objectifs et la mission tracés par cette fondation ?

Les objectifs de la fondation comme son nom l’indique se rapportent à la diffusion de la culture et de l’éducation. D’abord, faire connaître Feraoun et ses œuvres, puis faire connaître le patrimoine culturel algérien. Pour ce qui concerne Feraoun et ses œuvres, l’objectif principal était de nous adresser aux générations jeunes, celles qui sont arabisées. Donc, notre action première était de traduire en arabe toutes les œuvres de Feraoun. «Le fils du pauvre» était traduit par le Seuil (chez un éditeur tunisien), «La terre et le sang» a été traduit en 2013 par Casbah éditions, «Les chemins qui montent» a été traduit en 1970 par la SNED par Cheikh Benaissa), «L’anniversaire» traduit par les éditions AMAL de Tizi-Ouzou et «Le journal 55/62», en cours d’édition, a été fait en Égypte. Nous avons traduit «Jours de Kabylie» par Mme la professeure Abad de l’université d’Alger qui est en cours d’édition. Les principales activités sont des expositions, des conférences et des documentaires. Nous sommes en train de préparer l’adaptation cinématographique du journal de Feraoun. Nous avons, en 2015, procédé à la numérisation de tous les manuscrits et archives de Feraoun avec le concours de l’institut français et du centre français des manuscrits (ITEM), du CNRS de Paris. Ainsi, cela nous permettra de mettre à la disposition des chercheurs tous les manuscrits de Feraoun qui seront accessibles en ligne. Nous allons ouvrir un centre de documentation Mouloud Feraoun qui comportera en plus des manuscrits et archives, sa bibliothèque, ses objets personnels et tout ce qui a été écrit sur Feraoun comme thèses, articles, critiques, films etc. Nous sommes prêts mais nous attendons un local.

Pensez-vous ouvrir des représentations de la fondation dans d’autres villes d’Algérie ou à l’étranger ?

L’organisation de la fondation a prévu l’installation de bureaux et d’associations de wilaya. Nous avons par exemple un bureau à Sidi Bel Abbes, mais à Batna, Tizi-Ouzou, Saida, Oran, Jijel, Béjaïa, le travail d’installation avance bien. Les associations de wilaya sont en cours. Nous avons également cinq associations de wilayas installées, comme Bouira par exemple. L’avantage de l’association de wilaya est qu’elle a un budget, donc elle peut initier des activités localement. Elle est fédérée avec la fondation dont elle est membre actif.

À combien s’élève le nombre d’adhérents à la fondation au jour d’aujourd’hui ?

Aujourd’hui, nous sommes une centaine avec presque 200 adhérents qui viennent aux événements. Nous allons bientôt faire une assemblée générale pour recentrer les choses. Le problème qui nous freine c’est le local et le budget.

Avez-vous les moyens requis pour la survie de votre fondation et quels sont les contribuables ?

Pour le moment, c’est moi qui débourse et qui ai loué un bureau. La commune d’Alger Centre travaille avec nous depuis la création de la fondation, en mettant à notre disposition la bibliothèque Mouloud Feraoun qui se trouve à Telemly.

Nous utilisons cette structure pour des réunions et des conférences. Nous avons mis au point une revue littéraire et nous attendons des sponsors pour la publier. Je pense qu’en 2016, ces problèmes de moyens seront résolus.

Un mot pour clôturer cet entretien…

Au cours de ces trois dernières années où nous travaillons à faire connaître les œuvres de Feraoun, nous avons été agréablement surpris de rencontrer une très large audience auprès des jeunes de toutes les couches sociales, notamment celles les plus déshéritées. Les fils de pauvres. Malheureusement, il y en a dans toutes les contrées d’Algérie, et ceux là pour lesquels Fouroulou représente à la fois un modèle et un espoir, sont je crois les plus attachés à l’œuvre de Feraoun. Mais d’une façon générale, les jeunes écoliers, les jeunes lycéens connaissent plus Feraoun qu’il y a une dizaine d’années.

C’est peut-être le travail de notre école.

D’ailleurs, à ce sujet, je ne perds pas espoir que l’école dont ont rêvé les inspecteurs des centres sociaux, Feraoun, Ould Aoudia, Hammoutène, Marchand, Aymard, Basset, est en train de se construire et verra le jour dans peu de temps.

Interview réalisée par L. Beddar