La détermination, seul carburant

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C’est sous un soleil de plomb que les centaines d’enseignants contractuels ont parcouru mercredi dernier les 30 kms séparant les communes de Chorfa et de Bechloul.

Partis dans la matinée de Chorfa où ils avaient passé la nuit au Technichum Aliane Hmimi, les marcheurs ont d’abord longé la RN15 en traversant Raffour, M’Chedallah et Ahnif. A partir d’Ahnif qu’ils quittent vers midi après une petite halte, le temps de manger, de se désaltérer et surtout de s’enquérir de l’état des blessés, ils reprennent la route en empruntent la RN5 en direction de Bechloul où ils espéraient passer la nuit avant de reprendre la route, le lendemain jeudi, vers Bouira. Sur la route de Bechloul, ils se sont arrêtés à Ighram puis à El Adjiba. À hauteur du barrage de la gendarmerie situé au croisement menant à la Crête Rouge, où nous sommes allés à leur rencontre, une longue procession humaine apparaissait au loin. Un cortège formé de plusieurs véhicules d’accompagnateurs ouvraient la voie aux marcheurs. À la tête de la procession, une banderole est brandie par les marcheurs et sur laquelle on pouvait lire «insoumis et inflexibles. L’intégration : un droit légitime». Parmi la foule, plusieurs enseignants et enseignantes portent des blouses blanches. Certains arborent l’emblème national. Beaucoup portent aussi des casquettes et chapeaux pour se protéger des rayons du soleil, car le mercure affichait quelque 30° C. Il faisait très chaud et les marcheurs remontent souvent dans la file à la recherche d’une bouteille d’eau. Les visages des uns et des autres sont marqués par la fatigue. Les jambes sont lourdes et le corps est mis à rude épreuve après plusieurs kilomètres de marche sous le soleil. Cependant, il régnait une ambiance bon enfant parmi la foule des marcheurs. Car même si le corps vient à lâcher, le moral, lui, est au beau fixe. Les marcheurs savent qu’ils ne sont pas seuls dans cette aventure : ils sont forts du soutien des populations, des élus, des associations et aussi des organisations syndicales. Parmi eux, l’on note la présence d’infatigables militants syndicaux, à l’image de l’ex-coordinateur du Cnapest, Zoubir Messaoudi. Malgré son âge et sa maladie, le syndicaliste a tenu à rejoindre la marche et à soutenir les enseignants contractuels. Il y a aussi l’infatigable Achour Idir du CLA. Le Snapap est aussi présent aux côtés des marcheurs, représenté par la personne du chargé de communication, Nabil Ferguenis en l’occurrence. On note aussi la présence du député Khaled Tazaghart. Ce dernier a été aux côtés des enseignants dès le départ de la marche à Béjaïa. Encore une dernière halte à quelques encablures de Bechloul où ils arrivent enfin vers 15h.

Prise en charge des marcheurs : population et élus s’impliquent

Déjà bien avant l’arrivée des premiers marcheurs, des délégués avaient engagé des pourparlers avec les policiers qui se trouvaient à l’entrée du lycée de la localité. En fait, les marcheurs avaient l’intention de passer la nuit au niveau du lycée. Les policiers attendaient les ordres et ne pouvaient pas décider tous seuls. Chose que les délégués et les syndicalistes ne comprenaient pas. Ces derniers qui regrettaient la tournure que prenait la situation expliquaient que partout où il sont passés, ils n’avaient rencontré aucun problème. Tout le monde était sur les nerfs. À l’arrivée des marcheurs, la tension est montée d’un cran quand l’officier de la police annonçait le refus des autorités d’ouvrir les portes du lycée. Une ambiance électrique s’y est installée et s’en suivront d’intenses échanges entre agents de l’ordre déployés autour du lycée et les marcheurs. Après plusieurs minutes de négociations, le député Tazaghart finira par perdre ses nerfs. Il improvise alors un discours devant la foule pour dénoncer cet état de fait. Des centaines de marcheurs attendaient entre temps à même le sol sous le soleil une hypothétique issue à la situation. Arrivé sur les lieux, le maire de la localité ne voulait pas se mouiller malgré l’insistance de certaines personnes. Dans les minutes qui ont suivi, les marcheurs commençaient à entonner des chants reprenant leur revendication, en narguant de temps à autre les policiers qui sont restés imperturbables. Sous la chaleur, une enseignante s’évanouit et sera vite évacuée aux urgences. Tout d’un coup, une décision tomba vers 16h30. Les responsables acceptent d’ouvrir les portes du lycée, et ce, à condition que les enseignants s’occupent de tout. Les centaines d’enseignants dont beaucoup sont complètement extenués, se dirigent vers le lycée. Pour les contractuels, c’était une vraie délivrance après une journée harassante. Alors que les enseignants se reposaient dans l’enceinte du lycée, dehors, population locale, élus, associations et syndicalistes se concertaient sur la manière d’assurer les conditions de prise en charge des hôtes de Bechloul. Sur place, on reconnaissait les maires de Haizer, M. Meziane Chabane, d’Aghbalou, M. Bellal, de Bechloul, et celui d’El Esnam, M. Halal. Parmi tous ces maires, c’est celui d’El Esnam qui était le plus actif. Ce dernier s’est engagé à offrir un diner aux centaines de contractuels. Même le maire de Bechloul qui était au début réticent à l’idée d’accueillir les marcheurs dans un établissement, s’est enfin ressaisi en organisant lui-même une collecte de fonds. À l’intérieur comme à l’extérieur du lycée, ça grouillait de monde. Vers 18h30, on voit arriver une délégation d’enseignants de Constantine, une dizaine de personnes qui vient renforcer les rangs des marcheurs. Un peu plus tard, c’est une délégation du FFS, conduite par le fédéral de Bouira, M. Derraj, qui vient prendre des nouvelles des enseignants.

Un collégien, une enseignante enceinte parmi les marcheurs

Lors de notre présence sur les lieux dans la soirée du mercredi, nous apprendrons plein de petites histoires sur les uns et les autres. Celle de l’élève de 4ème année moyenne qui a tenu à accompagner son enseignant est de loin la plus émouvante. Le collégien qu’on a pu rencontrer nous confiera qu’il voulait apporter son soutien à son enseignant, car il estimait qu’il était marginalisé et sa condition socioprofessionnelle est précaire. Parmi ces histoires, on peut citer aussi celle de cette enseignante venue avec son mari pour participer à la marche. Lui, il passera la nuit à l’hôtel alors que sa femme a choisi de rester avec les enseignantes au lycée de Chorfa. Il y a aussi cette enseignante venue avec sa belle-mère. On peut citer également le cas de cette enseignante enceinte de quelques mois qui a fait la marche de Béjaïa et que les organisateurs ont prié de rentrer chez elle. Parmi eux également, il y a Fella. Cette contractuelle blessée à la jambe mais qui a fait le voyage depuis Béjaïa dans une chaise roulante.

Certains contractuels n’ont pas touché leurs salaires depuis 3 ans

Profitant de notre présence sur les lieux, nous avons approché quelques délégués à leur sortie de la réunion d’évaluation qui se tenait à huit clos dans une classe du lycée. L’on apprend que chaque soir, une réunion d’évaluation regroupant les délégués des différentes wilayas est tenue et ce, pour faire le point de la situation et décider des actions à envisager le lendemain. Un délégué de l’ouest du pays a bien voulu nous résumer la situation en revenant notamment sur les revendications des enseignants, les négociations avec la ministre et bien évidement sur la marche dite de la «dignité et de l’intégration». Selon lui, les délégués qui ont rencontré la ministre Benghebrit il y a de cela quelques jours, lui ont fait part de leurs revendications. Il était, entre autres, question de la régularisation de la situation financière des enseignants et du versement des primes de pédagogie, de rendement et de congé. D’après lui, la ministre a dit ignorer tous ces problèmes mais a promis de les résoudre. La ministre qui, selon les délégués, s’est montrée très compréhensive à l’égard des revendications des enseignants, ignore apparemment certains problèmes. Elle était stupéfaite en apprenant que certains contractuels n’ont pas touché leurs salaires depuis 3 ans. Elle a eu la même réaction au sujet des ponctions de 40% opérées sur les salaires des enseignants. Selon toujours notre interlocuteur et à propos des années d’expérience, la ministre a promis aussi de trouver une formule pour permettre de comptabiliser l’expérience des uns et des autres. S’agissant de la revendication phare des contractuels, à savoir l’intégration, le délégué nous fera savoir que la ministre leur a expliqué que cette option n’est pas envisageable. Selon lui, c’est suite à ce refus que les contractuels ont décidé de marcher de Béjaïa jusqu’à Alger pour exiger l’intégration sans conditions de tous les enseignants contractuels.

«Nous ne refusons pas le concours : nous combattons le béni amisme»

À propos du concours de l’éducation, le délégué a souligné que les contractuels ont expliqué à la ministre que certains enseignants passent depuis des années le concours et ils n’ont jamais réussi à le décrocher. Ils feront part aussi de leur crainte quant à certaines pratiques, «le favoritisme» notamment, devenues, selon eux, légion. Au sujet de la marche, notre interlocuteur nous dira que toutes les wilayas se sont mobilisées pour faire réussir l’action et faire aboutir les revendications. Notre interlocuteur s’est dit émerveillé de l’accueil et du soutien des populations, des élus et des associations, et ce, partout où ils sont passés. Il nous apprendra, par ailleurs, que la marche a été ponctuée par des blessures et malaises de santé. «C’est une grande souffrance pour beaucoup d’entre nous !», nous résume-t-on. Ceci dit, cela ne fait que renforcer la détermination des uns et des autres à poursuivre la marche pour rallier la capitale et faire aboutir la revendication des enseignants, à savoir l’intégration sans conditions. «Ce n’est pas l’argent qui nous intéresse, mais on veut retrouver notre dignité», conclura notre interlocuteur avant de lancer un appel au président de la République et au Premier ministre pour la prise en charge du cas de milliers d’enseignants contractuels.

Jeudi 8h30 : départ de Bechloul vers Bouira-ville Drame regrettable à Sonda

Jeudi matin, le réveil était dur pour beaucoup d’enseignants qui venaient à peine de se remettre des peines de la marche de la veille. Mais, il fallait que tout un chacun puise dans ses réserves pour retrouver des forces et continuer à marcher. Le cortège s’est ébranlé jeudi matin de Bechloul peu après huit heures. Les marcheurs arrivent à rallier El Esnam après deux heures de marche le long de la RN5. À leur arrivés sur les lieux, ils seront accueillis par le maire et la population civile. Le temps d’une petite pause et ils reprennent le chemin vers Bouira. La chaleur accablante qui régnait ce jeudi n’a entaché en rien la détermination des marcheurs, plus d’un millier environ, qui étaient décidés à rallier Bouira. Après 5 kms de marche, ils s’arrêtent à Sonda, à quelques encablures de Bouira-ville. Là un drame survient sur la route. Un marcheur sera percuté par un poids lourd et sera immédiatement évacué à l’hôpital Boudiaf avant d’être transféré vers 16 h au CHU de Tizi-Ouzou. L’émotion était vive chez les enseignants, notamment la gent féminine. On a appris, hier matin, que l’enseignant récupère bien et sa vie est hors du danger. Il est toujours hospitalisé à Tizi-Ouzou. À peine remis de leur émotion, les marcheurs «avalent» les 3 ou 4 kms séparant Sonda de Bouira avec, cette fois-ci, des consignes de sécurité strictes. Vers 15h30, ils atteignent la ville de Bouira. Ils longent le boulevard Fadhma N Soumer pour atteindre le boulevard Zighout Youcef, sous le regard de dizaines de piétons et automobilistes. Sur les trottoirs, beaucoup de badauds s’arrêtaient pour immortaliser ce moment. Les forces de l’ordre qui ouvraient la route, accompagnent le cortège jusqu’au siège de l’académie de Bouira. Arrivés au siège de la DE après une traversée de la ville qui a duré 20 mn, les marcheurs improvisent un sit-in sur place. Déjà des policiers postés devant le portail, sécurisaient la bâtisse. Ils étaient un peu discrets. Les contractuels reprennent alors en chœur leurs revendications phares. Ces scènes ont duré près d’une demi-heure avant que les marcheurs ne se dirigent vers le lycée Krim Belkacem où ils passeront la nuit. Une demi-heure après, les enseignants accèdent au lycée après un forcing avec les responsables de l’établissement. Sur place, une députée de Bouira a joué de tout son poids, aux côtés d’autres élus et syndicalistes du Cnapaest, Cla et Snapap, pour permettre aux contractuels de passer la nuit au lycée. Vers 21h, c’est le revirement. Car l’on apprend d’une source syndicale que le directeur de l’éducation de Bouira, Himself, s’est déplacé au lycée et a tenté d’empêcher les enseignantes de passer la nuit dans les dortoirs. Mais c’était sans compter sur la détermination des enseignants et leur soutien, lesquels n’ont pas laissé faire. L’on apprend, par ailleurs, que dans l’après-midi, une délégation du Snapest, conduite par Meziane Meriane, s’était rendue dans le lycée pour s’entretenir avec les enseignants contractuels.

Vendredi matin : les contractuels reprennent la route en direction d’Aomar

Hier matin vers 9h, les enseignants quittent la ville de Bouira en direction de la commune d’Aomar, leur prochaine destination. À 11h, ils ont atteint la localité d’Errich, à 2 kms à l’Est de Bouira. Le climat s’est quelque peu adouci durant cette matinée du vendredi. Du coup, les marcheurs ont moins souffert que les deux derniers jours de la traversée de la région Est de Bouira. La progression de leur marche sera conditionnée par les conditions climatiques des jours à venir. À l’heure où nous mettons sous presse, les marcheurs sont aux portes de Aomar Gare et pas loin de pénétrer dans le territoire de la wilaya de Boumerdès, l’avant-dernière étape avant Alger.

Djamel Moulla

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