Il y a une catégorie de personnes qui s’inscrivent dans l’histoire par leurs œuvres ou écrits. D’autres le font plutôt par les actions et la bravoure. Mme. Mehalla, née Massout Hasni, connue communément dans la région sous le nom de Hasni Outhemrane, fait partie de la deuxième catégorie. Cette ardente combattante de première heure pendant la guerre de libération nationale avait dédié ses plus beaux jours et était mobilisée bec et ongles avec ses frères et sœurs de lutte pour le recouvrement de l’indépendance du pays. Le portrait de cette femme, (qui apparait à droit sur la photo ci-dessus), à côté de son mari, sa fille et un de ses neveux, a un parcours de vie atypique. Il s’agit d’une moudjahida acquise à la révolution vers la fin des années 1940. Na Hasni Outhemrane avait pris part effectivement aux préparatifs de l’insurrection armée du 1er novembre 1954 contre l’ex-puissance coloniale dans le douar des At Djennad. Cette partie de l’Algérie qui a donné pas moins de 400 chahid et plusieurs officiers de l’ALN, dont le célèbre colonel de la wilaya III historique, Saïd Vrirouche, le commandant de la zone 4 de la même wilaya historique, entre 1956 et 1957, Ousmail Kaci, le commandant de l’ALN Si Moh Said Ouzeffoune, de son vrai nom Mohamed Aghri, tombé au champ d’honneur, le 30 mars 1961, au village Ighil Boukiassa, à Ifigha, dans la région d’Azazga. Na Hasni Outhemrane avait passé ses vingtaines, dépitée, et ne trouvant même pas à qui confier ses souffrances. Elle avait fait face à des moments douloureux, en assistant au cauchemar de décès successifs des ses frères. Gardant des séquelles, elle nous en parle, d’ailleurs, au cours d’un passionnant échange verbal au cours duquel elle nous a ouvert des pages d’histoire inédites sur la région, avec beaucoup d’émotion. En moins de cinq ans, trois parmi sa fratrie regagnaient leur dernière demeure subitement, l’un après l’autre. Les défunts avaient été enterrés à Abizar, leur village natal. Sachant que pendant les années 1940 et 1950, la baisse de la natalité l’exode massif, ajoutés aux affres de la guerre de la révolution, enterrer trois éléments d’une même famille, en quelques années d’intervalle, risquait l’extermination de celle-ci. À treize ans, Na Hasni Outhemrane entama sa vie conjugale. Mais elle avait du mal à s’adapter dans le nouveau foyer. À peine adolescente, elle n’était pas prédisposée au mariage ni préparée à obéir soigneusement aux exigences de la nouvelle vie familiale. Profondément attachée à sa famille d’origine, elle n’imaginait pas une autre vie loin des siens. Vers l’âge de dix-huit ans, elle finissait enfin par être rassurée et trouver quiétude à côté de l’Hadj Mehalla Saïd. Il faut dire, par ailleurs, que les Mehalla sont une famille de révolutionnaires ayant donné une dizaine d’indéfectibles et ardents maquisards. Certains parmi eux, dont, entre autres, Mohand, Ali et Amar, tombaient en martyrs au champ d’honneur au cours de la guerre, tandis que le sous-sol du domicile familial de leur cousin Boudjemaa avait servi d’abri où se tenaient régulièrement des réunions importantes des moudjahidines en toute discrétion, avec à chaque fois des repas et du café bien chauds. Le même foyer servi en outre de refuge où l’on envoyait et distribuait aux combattants de l’ALN des tenues de combat, des pataugas et les munitions de guerre. C’était Na Hasni Outhemrane et son équipe qui s’en occupaient. Elle travaillait tout particulièrement sous les ordres et la coiffe du moudjahid Tiachacht Mokrane, décédé l’année passée des suites d’une langue maladie. Son domicile, étant transformé en refuge pour les maquisards, Mehalla Boudjemaa et ses enfants, pour leur part, étaient contraints de rejoindre Kouba (Alger). L’Hadj Mehalla Saïd, étant aussi recherché partout dans le douar par l’armée coloniale et ses supplétifs, il a été conseillé par des officiers de l’ALN de quitter le territoire des At Djennad pour se réfugier à Tizi-Ouzou, où il était plus au moins inconnu et libre de circuler pour un moment. À partir de Tizi-Ouzou, l’Hadj Mehalla Saïd approvisionnait les moudjahidine de différentes régions de la Kabylie, les siens compris, en denrées alimentaires, en habits etc. Mais d’un autre côté à ce moment, l’étau se resserrait sur sa famille. Les autorités coloniales installées au camp d’At Malek avaient dépourvu Na Hasni Outhemrane et ses enfants de leur part de ravitaillement, puisque le chef de la famille faisait partie des individus recherchés. Suspecté puis recherché avant d’être intercepté inopinément dans sa chambre à Tizi-Ouzou, l’Hadj Mehalla Saïd avait été arrêté fut prisonnier et même condamné à mort. Les militaires français avaient tenté par tous les moyens de lui tirer des renseignements sur ses compagnons de lutte, en vain. Le prisonnier n’avait non seulement rien dit à propos de ses frères de combat, mais avait même échappé miraculeusement à l’exécution, en recourant à la ruse et en niant en bloc toutes les griefs formulées à son encontre par les militaires français et leurs indicateurs. Il avait été finalement et simplement acquitté. Et en quittant la prison, il reprenait directement l’approvisionnement des siens et les maquisards de la région en denrées alimentaires, en habits…, pour plusieurs mois. En 1961, soit une année avant le cessez-le-feu, harcelé encore une fois de partout, car son nom avait été confié une deuxième fois aux autorités coloniales, et en sentant que sa vie était cette fois-ci réellement mise en péril, l’Hadj Mehalla Saïd s’émigra en France. Quelques années après l’indépendance de l’Algérie, sous l’insistance de certains maquisards, Na Hasni Outhemrane avait fini par accepter de percevoir une pension, méritée, comme tous les moudjahidine. Son mari, lui, n’a reçu aucun sou. Il avait refusé catégoriquement la réception d’une pension en guise de récompense aux efforts et sacrifices fournis pour la libération du pays du joug colonial. Pour lui, les sept ans et demi qu’a duré l’insurrection armée (1954-1962) n’ont pas de prix. Il n’avait cédé ni au bon vouloir de ses compagnons ni aux officiers de l’ALN qui, connaissant sa bravoure et sa qualité de combattant authentique, le somment de revoir sa décision à chaque fois qu’ils le rencontraient le jour du marché à Souk El-Had ou à Aghribs. La moudjahida Mehalla Hasni a actuellement 89. À l’état civil, elle est inscrite comme présumée 1927. Son mari s’en est allé en 2008. Les paroles recueillies tout au long du témoignage émouvant de Na Hasni Outhemrane sur la guerre de libération nationale dépeint, par ailleurs, une période «où la vie était difficile du fait de la condition coloniale, et qu’il faut lutter pour la survie, travailler avec acharnement au prix d’efforts surhumains pour survivre», comme l’écrit à juste titre Mehalla Lounis, cadre supérieur de la CNAS à la retraite et ancien maire de Timizart, dans une contribution intéressante traitant de l’histoire de l’Algérie, parue dans un quotidien national en novembre 2010. Une période, caractérisée par «l’avènement brutal de la colonisation, de la répression, de la terreur, des séquestres, des soulèvements écrasés, des exodes».
Djemaa Timzouert
