Un exemple à suivre

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Elle est l’une et peut-être la seule des cinq fermes pilotes que compte la wilaya de Bouira à mériter qu’on lui applique l’expression colorée de corne d’abondance. Nous voulons parler de la ferme Ali Haïcheur, dans la daïra d’Aïn Bessem.

Tout y vient à foison, en effet, sur ces terres bénies de Dieu, le blé l’orge, l’avoine, les légumes et les fruits. Elle fait partie des fameuses plaines des Aribs qui s’étendent sur plus de 2 200 ha, allant de Aïn Laloui, à l’Est, à Bir Ghbalou, à l’Ouest. Notre visite en cette riche contrée remonte à cinq ou six ans. Lorsque nous y arrivions, la moisson battait son plein. Et profitant de cette aubaine, nous avions pu admirer pendant un long moment la moissonneuse batteuse à l’œuvre sur un champ de blé tendre, dont les dimensions ne semblaient plus avoir de limites. Ce même spectacle se renouvelait pourtant, quatre années plus tard, dans cette autre ferme sise à Khabouzia qui, elle aussi, fait partie de ces plaines si fertiles et qui devaient forcément par un bout à la ferme Haïcheur.

Pourtant, cette ferme, d’une superficie de plus de 4 000 ha, jadis, se rétrécit à la manière d’une peau de chagrin. Ne comptant plus que 1 008 ha, elle pourrait, confrontée à une sauvage urbanisation et au squat, à l’instar de ces 31 familles regroupées non loin de la ferme, connaître d’autres contractions. Pour l’heure, les 29 travailleurs luttent sur deux fronts: conserver l’intégrité physique de la ferme et la faire prospérer en alternant les cultures et en les diversifiant.

Vers une production optimale

La céréaliculture occupe 830 ha, le reste est consacré au maraichage. Le barrage d’oued Lakhal étant si proche de la ferme, l’irrigation y est pratiquée pour la culture de la pomme de terre. Le rendement à l’hectare se situe dans une fourchette comprise entre 18 et 25 quintaux. Ce qui a porté l’année dernière, la production totale à 1 800 quintaux. La culture des légumineuses est pratiquée en alternance sur une importante superficie estimée à 40 ha pour les pois chiches contre 38 ha de lentilles. La pomme de terre s’étale sur une surface beaucoup plus importante encore. La diversification des cultures étant à l’ordre du jour, la ferme qui possède une amanderaie de 10 hectares guettée par le vieillissement, il est question de réhabiliter, à des fins de consommation, la viticulture sur ces terres réputées naguère pour leurs vignobles et leur vin. La réhabilitation de l’élevage y est également envisagée.

À la ferme Rivel, sur la RN18, entre Aïn Laloui et Aïn Bessem, on y élève le mouton. Quelques 140 têtes. Les étables de l’ancienne ferme coloniale annexée donc par la ferme Haïcheur et qui font l’objet d’une opération de réhabilitation pourraient, dans le cadre de leur repeuplement, recevoir un important quota de bovins. Se rappelant la réputation de la daïra considérée naguère comme un bassin laitier de la région, le responsable de cette ferme rencontré dernièrement au siège de la wilaya ne pense avoir ainsi en main tous les atouts pour le développement et la prospérité de la ferme.

Vers des cultures sans pesticides

Dans l’état actuel des choses, on ne saurait se passer des produits phytosanitaires. Et notre question au responsable sur l’inquiétante disparition progressive des fleurs, tels les coquelicots, les marguerites et autres fleurs des champs, partait d’une préoccupation strictement environnementale. Il nous semblait que compte tenu de la fragilité des écosystèmes de la région, la disparition de ces espèces florales constituait une grosse alerte sur les dangers qui pèsent sur le fragile équilibre qui préside sur le destin des différents écosystèmes en présence. Mais voilà que la question abordée sous un angle différent met en évidence un autre sujet d’effarement, celui de la disparition à brève échéance des abeilles.

Celles-ci, privées des fleurs supprimées par les pesticides, sur lesquelles elles avaient l’habitude de butiner, privées donc des essentiels moyens d’existence, meurent ou migrent. Selon une autre source, celles-ci vont chercher le précieux nectar sur les fleurs à Biskra. Le déplacement très éprouvant, auquel les contraint l’absence d’espace de butinage, les condamne tout aussi sûrement à une disparition rapide. Conscient de cet enjeu écologique aux répercussions aussi visibles sur l’économie que sur l’environnement, le directeur qui arrive nouvellement de Tizi-Ouzou avec une nouvelle vision et de nouvelles méthodes de travail alliant productivité compétitivité et respect de l’environnement, a déjà eu l’occasion de poser le problème que pose l’emploi massif des produits phytosanitaires sur l’environnement et sur la destruction d’une partie de nos écosystèmes. Car, on comprend qu’aux côtés des abeilles et le problème que pose leur survie, d’autres insectes, comme la fourmi et d’autres plus petits qui fertilisent la terre, peuvent à court terme disparaître.

À la ferme pilote de Haïcheur, on est conscient de ce problème, mais pour l’instant, l’ambition projet de produire bio, même s’il est sérieusement évoqué demeure du domaine du rêve et de l’espoir. Résumons-nous à ce propos : sans fleurs pas d’abeilles et sans abeilles pas de pollinisation et sans pollinisation pas de fruits, ce qui condamne, à brève échéance, l’arboriculture, fer de lance de notre économie nationale. Mais au-delà de l’aspect essentiellement économique, c’est notre propre existence qui, avec la disparition progressive de ces fragiles équilibres dont elle dépend étroitement, se trouve posée en termes de survie.

Une ferme modèle

Assurément. Par le personnel qui tend à se perfectionner de plus en plus pour mieux cerner les enjeux d’un contexte économique de plus en plus libéral, par des moyens mécaniques suffisants et modernes, le nouveau responsable nourrit l’ambition de faire de sa ferme un modèle de production sinon à l’échelle nationale, du moins à l’échelle de la wilaya. Il regrette évidement le temps où celle-ci jouissait d’une réelle autonomie et où des questions comme par exemple de produire bio se résolvaient sur le champ sur simple conseil d’administration. Aujourd’hui, les choses ont changé. Les fermes pilotes relevant de holdings, la gestion a pris un caractère moins autonome. Les travailleurs reçoivent un salaire. Du coup, l’ambition prend un coup faute de motivation et d’ambition. Alors le directeur est obligé de tout prendre sur lui, c’est-à-dire d’être productif et compétitif pour les 29 travailleurs de sa ferme.

C’est dans cet esprit qu’il organise une formation pour son personnel et en renouvelle même les cadres, comme ces deux ingénieurs qui viennent d’y faire leur entrée. C’est aussi dans ce cadre que la ferme a procédé à la modernisation de son parc par l’acquisition de deux nouveaux tracteurs et d’une moissonneuse batteuse. La réputation d’une telle gestion s’étend quand même assez loin. La preuve, la ferme recevait, en début de saison, la visite d’étudiants venus de l’IEN ainsi que de l’université de M’Sila, pour une journée de formation. Ces contacts sont un signe d’ouverture que la ferme applique à la lettre la politique reliant le monde du travail et celui des études, donc doublement bénéfiques; les étudiants engrangeant un savoir-faire qui pourrait leur servir effectivement plus tard et les travailleurs apprendront à mieux appréhender l’environnement dans lequel ils évoluent grâce au contact avec ces étudiants et aux connaissances que ces derniers véhiculent ainsi. Ces journées de vulgarisation, le directeur de la ferme compte en faire son cheval de bataille pour gagner celle de l’économie.

Tromperie sur le poids et bradage de la production

Le directeur qui a le souci de la productivité a aussi le souci de la justice sociale. Et le vœu qu’il forme est que ses travailleurs, dont il loue les efforts et admire le dévouement à la communauté soient payés au prorata de leur peine. Pour lui, l’obligation qui est faite à la ferme, comme aux autres, d’ailleurs, de livrer à la CCLS au prix fixé par cette entité économique étrangère à la chaîne de production ne correspond pas à l’idée qu’il se fait de cette justice sociale. Cette dernière s’assortirait d’un autre abus dans la mesure où cette rumeur selon laquelle la livraison s’entacherait d’une tromperie sur le poids. Cette rumeur qui circule depuis des mois a trouvé une première confirmation par un travailleur de cette ferme. Ce travailleur nous a donnés rendez-vous à la prochaine récolte, pour nous fournir la preuve tangible de ce vol. On livrerait à cette coopérative une quantité pesée et on vous fait savoir au niveau du pesage que vous avez livré une quantité inférieure en poids. Attendons cette preuve pour nous prononcer de façon définitive.

Ainsi, malgré les difficultés de toutes natures que les 29 vaillants travailleurs de la ferme Haïcheur rencontrent dans l’accomplissement de leur tâche quotidienne, la productivité est au rendez-vous et va en s’améliorant chaque année. Se félicitant des efforts de chacun et de la nouvelle approche qui allie intensification et diversification dans la production, le directeur voit l’avenir de la ferme s’annoncer sous d’heureux auspices. Cette année par exemple, la céréaliculture a, certes, souffert du fait de deux fléaux : un stress hydrique assez sévère en hiver et le puceron racinien. Mais une pluviométrie providentielle a tout sauvé. Elle a mis fin au stress hydrique et elle a purgé les champs de cet insecte nuisible qui s’attaquait aux racines de la plante. De sorte qu’à la ferme Haïcheur on est passé du pessimisme le plus sombre à l’espoir le plus légitime. La production pourrait même être supérieure à celle de l’année précédente.

Aziz Bey.

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