Il est vrai que durant des années, avant et après l’indépendance du pays, les moulins à grains (blé et autres céréales) ont proliféré dans pratiquement tous les villages de Kabylie où la meunerie a pris de l’essor. Néanmoins, peu à peu, ils fermaient un à un par manque de clients.
Tafoughalt, un village dans la région de Draâ El-Mizan, avait à lui seul quatre moulins à blé. Ils ont tous été fermés. Il y a quelques années déjà il y avait encore quelques moulins à blé en activité non seulement en ville mais aussi dans les villages. Aujourd’hui, ils ont presque tous fermé leurs portes. Cependant, celui communément appelé Thimaâssarth N’Mouchène sis à la Cité du Liège, l’actuelle cité de l’Indépendance, à la sortie de la ville sur le CW 04 en quittant Draâ El-Mizan vers Frikat, est toujours en marche mais il risque, lui aussi, de ne plus moudre les grains. En effet, fondée il y a de cela plus d’un demi-siècle, cette petite minoterie traditionnelle, ancienne génération, reçoit encore de temps en temps quelques sacs de blé dur ou d’orge. Dès notre arrivée dans cette petite échoppe où est installé cette ancienne machine motorisée, le jeune meunier qui remplace son père octogénaire et fondateur de ce commerce nous accueille gentiment et nous prie de lui remettre la quantité de blé à moudre. Dès que nous avons décliné notre identité il se mit alors à nous plonger dans le temps en nous relatant l’histoire de ce moulin. «C’est mon père Saïd qui a l’a ouvert, il y a de cela cinquante ans. Pour lui, il n’est pas question de le fermer même si la rente est maigre. C’est un patrimoine que nous devons maintenir en vie en dépit de tous les aléas», commence-t-il par nous dire. A une question justement s’il avait l’intention de garder ce métier en disparition, il nous répond qu’il exerce comme marchand de fruits et légumes, mais, c’est juste pour satisfaire le vœu de son père qu’il ouvre cette échoppe. «Jusqu’au milieu des années 80, notre moulin comme bien d’autres dans toute la région fonctionnait à plein régime. On recevait des clients non seulement de notre région connue pour sa production céréalière mais aussi de partout et même de Chabet El Ameur. C’était la belle époque. Eh bien, on traitait jusqu’à trente quintaux par jour. D’ailleurs, notre patriarche recrutait des meuniers occasionnels», nous confie-t-il. Il s’arrête un moment, puis reprend avec un pincement au cœur : «Malheureusement, d’année en année, les sollicitations diminuent. Pratiquement, nous attendons des mois pour voir arriver quelqu’un avec un décalitre d’orge ou de blé. Les minoteries modernes ont pris le dessus. Les consommateurs préfèrent acheter un produit fini. Il y a toutes sortes de semoule et de farine sur le marché». Notre interlocuteur Hacène Mouchène car c’est de lui qu’il s’agit poursuit : «j’avais encore quinze ans quand j’avais commencé à aider mon père. Tout d’abord, il me confiait seulement la pesée et la mise en sac du blé moulu. Peu à peu, il m’apprit à tourner cette petite manivelle que vous voyez. Il ne faisait confiance à personne de peur que les clients ne lui fassent des remarques au sujet du produit obtenu. En fait, c’était sa notoriété de meunier qu’il devrait défendre et soigner. D’ailleurs, rares sont les gens qui venaient lui réclamer quoi que ce soit. Une fois le blé moulu, il remplit les sacs en mettant de côté le son qui servirait à nourrir les bêtes». Tout en discutant, le meunier prenait une poignée de semoule qu’il palpait avec sa main. Sans doute, c’est sa façon d’analyser et d’apprécier la poudre obtenue. Notre hôte ne cache pas ses regrets : «Cette activité ne rapporte presque rien. Elle n’a pas de beaux jours devant elle. Mais qu’est-ce que vous voulez, le vieux ne veut pas que cette boutique ferme. Il est inflexible à ce sujet. Tous mes autres frères ne mettent presque plus les pieds ici. Je suis le seul à ouvrir la porte. Quand je ne le fais pas, en dépit de son âgé avancé (83 ans), c’est mon père qui vient recevoir les quelques clients qui préfèrent la semoule moulue par notre machine plutôt que les autres produits de minoterie disponibles sur le marché. D’ailleurs, ils sont nombreux ceux qui viennent acheter cette semoule maison pour ses qualités nutritives. » D’ailleurs, il nous apprend qu’un kilo de semoule à base de blé est à cent dinars. Hacène ne se contente pas de narrer l’histoire de leur moulin à blé mais il prend un peu de son temps pour nous expliquer avec emphase le processus de mouture : «Tout d’abord, on pèse la quantité remise par le client. Puis, on passe les grains dans un tamis pour éliminer toutes les impuretés qu’ils peuvent contenir. Vient alors le broyage. Une fois moulue, la semoule passe vers cet entonnoir et le son vers l’autre côté. C’est un mécanisme très simple, dit-il en nous montrant cette courroie qui tourne sur deux poulies. Quand la machine est bien huilée, un quart d’heure suffit pour moudre un décalitre, l’équivalent de 18 kilos. Les frais de la mouture sont affichés là-bas. 150 dinars pour un décalitre». En dépit de quelques petits soucis par rapport à la clientèle qui diminue d’année en année, ce meunier ne se lasse pas de refaire le même geste même lorsque la quantité à moudre n’est pas vraiment importante. En définitive, il faut souligner que ces métiers disparaissent l’un après l’autre tout comme celui du rémouleur, du forgeron, d’horloger et peut-être dans quelques années, celui du vannier. N’est-il pas temps de revaloriser tous ces métiers en voie de disparition ?
Amar Ouramdane
