«Il n’y a plus d’amour pour la création»

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Connu du public par sa chanson «A tala ilughen», Rabah Ouferhat qui a bercé tant de générations avec ses musiques douces et ses belles paroles, revient, dans cet entretien, sur sa carrière artistique et parle du phénomène des reprises de chansons qui «gangrène», selon lui, la chanson kabyle.

La Dépêche de Kabylie : Etes-vous satisfait de votre carrière ?

Rabah Ouferhat : Oui, je suis satisfait de ce que j’ai fait, c’est-à-dire, plus de 40 ans de carrière artistique. Depuis ma chanson «A tala ilughen», jusqu’au jour d’aujourd’hui, je n’arrête pas de produire, de me produire. Je suis à l’écoute de la société à l’écoute des institutions culturelles. Là où ma présence est indispensable, j’y vais. En fait, je suis content parce que je n’ai pas déserté le terrain, c’est très important d’être présent sur scène. J’ai fait ce que j’ai pu… On avance dans l’âge, quand même… On ne peut plus activer comme on le faisait auparavant, quand nous étions jeunes. Mais, je suis fier de ma carrière, comme je l’ai dit, car tout ce que j’ai fait est positif, dans le bon sens. Tout ce que j’ai produit, reste vivant jusqu’à présent, je suis très exigeant dans mon art, c’est pour cela que je prends tout mon temps dans la composition des chansons. Vous n’imaginez pas ce bonheur que je ressens quand les gens m’implorent de chanter telle ou telle chanson sur scène. C’est ma plus grande satisfaction. Et puis, quand je n’ai rien à dire, je me tais. Je n’ai jamais été agressif ou méchant avec quiconque, j’ai toujours respecté mon prochain et je continue à travailler et à produire. Je prépare, actuellement, un album de dix chansons inédites, c’est quelque chose de très profond.

Peut-on avoir unavant-goût de cet album ?

La thématique est très profonde et diversifiée, il y a une seule reprise, j’ai envie de reprendre la chanson «Yemma-s n warraw-iw» et de la chanter en duo. «Yemma-s n warraw-iw» (la mère de mes fils) est, aussi, le père de mes enfants, il y aura, donc, une réplique. C’est comme une nouvelle chanson, je trouve qu’il manquait quelque chose à la première version. Comme un homme qui se trouverait tout seul, c’est un peu ça, il lui faut une compagne. Et puis, j’ai abordé des thèmes «Yif-it nessusem» (On préfère se taire). Quand on n’a rien à dire, il vaut mieux se taire, prendre du recul. Il y a aussi un hommage à ma fille, à travers cet hommage, c’est tout le monde qui rendra hommage à sa progéniture. Je citerai, également, «Tajmilt i unaẓur» (Hommage à l’artiste), on n’a jamais pensé à ça, moi je l’ai fait. J’aime bien faire dans l’innovation et la création. Une autre chanson, également, qui traite des gens qui vivent de préjugés, de commérages, dans laquelle je dis : «Widak yeggulen ad agh-srun, d nutni ara ten-irun, ad asen-nezzem lebsel s allen, ma yella ugin ad ttrun». C’est une manière d’inciter les gens à rester tranquilles et proches, à être sages et de nous aimer les uns les autres. C’est ce qui nous manque, l’amour de son prochain surtout, nous les Kabyles, on est condamnés à ça. Qu’on arrête cette agressivité cette méchanceté. Et puis, comme disait l’autre, nous ne sommes que passagers sur cette terre. Il y a, aussi, «Abehri n Djerdjer» (L’Air de Djurdjura), un clin d’œil pour les détenus de 80, un rappel à l’ordre, parce que le temps a tendance à les effacer, or ils ont beaucoup de choses à donner encore. Mais, il y a des chansons d’amour, quand même, avec des contenus un peu profonds. J’ai même composé une chanson dans le style de Jacques Brel «Terwi gar-anegh» (Un malentendu entre nous), genre sentimental.

Et qu’en est-il sur le plan musical ?

Il y a une ou deux chansons qui rappellent les touches de Rabah Ouferhat, mais pour le reste, c’est des grandes musiques, beaucoup plus de classique dont je suis le compositeur comme d’habitude. Pour moi, ce n’est pas un complexe d’être auteur, compositeur et interprète. Nous avions commencé ainsi dans les années 1970, c’était à l’époque des disques. On faisait un disque par an, face1 et face2, donc deux chansons, c’est tout. Il n’y avait pas de conservatoire pour apprendre le solfège. Donc, on apprend à jouer de la guitare sur le tas et je dirais, même, par besoin. Avec le temps, c’est devenu une passion et tant mieux. Aujourd’hui, ce n’est pas facile de transgresser une habitude du jour au lendemain. Et puis, tout ce que j’ai chanté c’est du vécu ou du ressenti, sans exagérer, à deux à trois chansons près. Mais, rien n’empêche, si je peux me retrouver dans un texte, je le chanterai sans complexe et avec l’autorisation de l’auteur, et je le déclarerai à l’ONDA. Voilà comment on devrait travailler.

Parlons de ce phénomène de reprises de chansons ?

C’est décevant, nous, nous appartenions à une génération qui respectait leurs ainés, on ne pouvait pas toucher aux œuvres des anciens chanteurs, comme Cherif Kheddam, Taleb Rabah ou autres sans leur autorisation. C’est quelque chose d’inimaginable, je ne pourrais pas mettre le nez dehors si j’osais faire un tel acte. Par contre, si j’ai l’aval de l’auteur, ce sera un honneur pour moi et je mettrai son nom sur l’album en le déclarant à qui de droit. Aujourd’hui, nous assistons à une débâcle et à une anarchie totale, et puis le comble des combles, tu n’as pas le droit à la parole devant ces gens-là. Ils disent «Ccah, yehwaya-agh» (On vous défie). Il faut qu’ils reviennent à de meilleurs sentiments. La sagesse veut que ce qui appartient à César, revienne à César. Personnellement, j’ai été à l’ONDA, comme un homme civilisé et comme on le fait ailleurs, pour faire opposition à toute reprise de mon répertoire qui est composé de 250 chansons, sauf autorisation de ma part, bien sûr. Personne n’a le droit de toucher à mes œuvres sans mon aval. Voilà comment on doit fonctionner. Je ne vous cache pas que j’ai déjà déposé plainte contre des gens qui ont repris mes chansons sans mon autorisation. Pour votre information, j’ai été rétabli, par la suite, dans mes droits financiers et moraux. Mais, ce n’est pas comme ça. Si tu aimes le style de Rabah Ouferhat, je peux te faire des chansons, mais eux te disent non, nous voulons interpréter seuls, ils choisissent à leur guise des chansons dans ton répertoire. Cela, rentre, je pense, dans l’éducation de l’être humain. On n’a pas le droit de toucher aux biens d’autrui. Et, même si on interprète une chanson dans les normes, on ne devrait pas la changer : ni ajouter, ni soustraire quoi que ce soit. Tu vas l’interpréter telle qu’elle est. Je pense que c’est l’impact de l’école et de l’information. Les gens ne lisent pas, ne s’informent pas et ne demandent pas conseils, autrement, il y a des lois qui régissent ce secteur, il y a des articles au niveau de l’ONDA qui parlent de ça. On est censé les connaître.

Quelle comparaison faites-vous entre les anciens chanteurs et la nouvelle génération ?

Ce qui manque actuellement c’est la création, elle n’existe pas. Même si à notre époque les moyens nous manquaient, les gens créaient. Exemple : si Ait Menguellet produit un 45 tours, Tabah Ouferhat se précipitera à mettre sur le marché son disque, il sera composé de manière à concurrencer Lounis. Concrètement et honnêtement, c’est ce qu’on appelle une concurrence loyale. Chacun essaie de faire quelque chose de pertinent. C’est comme ça qu’on a avancé dans la création, que ce soit sur le plan musical ou sur le plan de la thématique. Mais, malheureusement, cet amour de création n’existe pas aujourd’hui, même avec des moyens extraordinaires. De nouveaux albums à tout bout de champ, mais, n’est pas chanteur qui veut ! N’est pas artiste qui veut ! C’est une question de don et de choix. C’est l’art qui vient chez l’artiste et non le contraire. Aujourd’hui, tout le monde veut devenir chanteur, on cherche la médiocrité. Ce n’est pas comme ça qu’on peut avancer.

Des conseils, peut-être, pour cette génération…

On a beau essayé de les orienter et de les conseiller, mais ils n’écoutent pas. Ils sont venus dans le monde de la chanson pour d’autres objectifs. C’est pour cela qu’on est obligé de prendre des mesures, des mesures draconiennes, même. Déposer des plaines peut s’avérer efficace dans le sens où ces chanteurs se retrouveront devant les tribunaux et seront condamnés à dédommager l’auteur de l’œuvre originale. C’est vraiment dommage qu’on retrouve des reprises d’une même chanson chez plusieurs, soit disant, chanteurs. A la limite, si c’était dans une autre langue.

Un mot pour conclure…

Merci pour vous et votre journal. Tant qu’il y a d’anciens chanteurs, l’espoir demeure. Parmi la jeune génération, on peut déceler des compétences, mais ils n’ont pas eu la chance de se propulser au devant de la scène artistique. Je pense qu’on est en train de faire la promotion de gens qui n’ont rien à voir avec la chanson.

Entretien réalisé par Hocine Moula.

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