Lynda Koudache est la première femme à avoir édité un roman en kabyle. Celui-ci est sorti en 2009, sous le titre ‘’Aɛecciw n tmes ». Son deuxième roman ‘’Tamacahut taneggarut », toujours en kabyle, est sorti récemment. Dans cet entretien, Lynda Koudache retrace son cheminement dans l’écriture et livre ses impressions sur la littérature amazighe en général.
La Dépêche de Kabylie : avant d’embrasser l’écriture romanesque, vous étiez poétesse. Comment s’est faite la transition ?
Lynda Koudache : J’ai commencé par des textes en prose en langue française, et puis j’ai fait des poèmes, mais toujours en langue française. Des poèmes qui ont été publiés dans une revue(…). Et puis j’ai édité, ici en Algérie, un recueil de poésie ‘’L’Aube vierge’’, en 2003. Puis, j’ai voulu tenter l’écriture en kabyle. J’ai écrit un recueil ‘’Lliɣuqbel ad iliɣ’’, un hommage pour la femme. J’ai participé au concours Femmes Méditerranée en 2006 où j’ai été primée pour ma nouvelle ‘’Anagi n tudert’’, traduite en français sous le titre de ‘’Témoin d’une vie’’, j’ai eu le prix d’encouragement. A partir de là je voulais explorer d’autres horizons. J’ai donc écrit mon premier roman en kabyle ‘’Aɛecciw n tmes’’. Et me voilà avec un deuxième roman ‘’Tamacahut taneggarut’’.
Dans quel genre d’écriture vous sentez-vous le plus à l’aise, poésie ou roman ?
Il y a une différence entre un poème et le texte d’un roman. Dans l’écriture d’un poème, il y a des contraintes, des limites, non pas dans des idées, mais dans le style. Pour le roman, même s’il a ses règles, on se sent plus à l’aise. Exemple : Quand j’entame la description d’un personnage, j’explore tout : son corps, son cœur, son âme. Une liberté sans frontière dans l’écriture du texte qui nous permet d’aborder le texte sous tous ses aspects et avec aisance par rapport au poème.
De quoi parle votre premier roman ?
Tout d’abord, j’adore écrire en tamazight. Après la nouvelle, j’ai pensé à l’écriture d’un roman. Vous savez, l’écriture d’un roman est une chose formidable quand on est dedans. Alors, j’ai décidé d’écrire un roman qui relate des évènements sociétaux, que ce soit le bon côté ou le moins bon.
Et pour ce deuxième ?
Je ne vous cache pas, ce deuxième roman m’a pris 3 années, parce que je me suis dit : si je dois écrire un autre roman, je devrais apporter quelque chose de nouveau pour Taqbaylit, que ce soit du côté de la structure du texte, de la littérature à l’intérieur du texte ou bien par rapport aux personnages. Je le voulais différent du premier ‘’Aɛecciw n tmes’’. Même s’il aborde aussi les problèmes de société, j’ai pris le temps nécessaire pour le travailler sur tous les points. Je voulais vraiment aller à la rencontre de nouveaux horizons dans l’écriture romanesque amazighe.
Et quelles ont été les réactions des lecteurs ?
Les premiers échos que j’ai eus sont très encourageants, mais j’attends les critiques du plus grand nombre.
Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à l’écriture en tant que femme ?
Il y a deux raisons, je le dis à chaque fois. La première est une raison commune à tous les écrivains du monde, quelle que soit leur langue. On se pose des questions et on essaie de leurs donner une dimension universelle à travers différents personnages, en les faisant rêver, rire, pleurer et parler… Et il y a une manière singulière et particulière à chaque écrivain. Quant à moi, j’ai envie d’apporter un plus à ma langue, j’essaie de sauvegarder son lexique par l’écriture. Je fais dans sa promotion en participant, un tant soit peu, à son passage de l’oralité vers l’écrit. Ce passage qui nécessite, justement, la contribution et la collaboration des spécialistes et des hommes de lettres…
Justement, quelques spécialistes pensent que l’écriture romanesque kabyle est gangrénée par la médiocrité de certains auteurs. Quel est votre point de vue ?
J’ai cité ce problème dans mon dernier roman ‘’Tamacahut taneggarut’’. Si on veut aller de l’avant et donner une âme à notre langue parmi les langues vivantes, il faut qu’on se détache de cet aspect folklorisant de la langue. Si on écrit un roman, c’est pour une lecture universelle et non seulement pour des lecteurs locaux. Il n’est pas destiné exclusivement pour les berbérophones. C’est une question de réciprocité. Les autres, les non-berbérophones, doivent lire notre littérature. Et pour les inciter à le faire, il faut être à la hauteur et leur proposer des écrits de qualité et inédits. C’est vrai, au départ, on peut se dire, l’essentiel c’est d’écrire en tamazight point, on s’est basé sur la quantité. Mais, maintenant, ça ne doit plus être le cas. On doit bannir toute médiocrité de nos écrits si on veut vraiment atteindre l’universalité. Ce n’est pas une question amazigho-amazighe, c’est une question de défi et de survie de notre langue dans un contexte mondial très difficile marqué par la lutte déloyale et féroces entre les langues.
Quel est votre avis par rapport à l’utilisation abusive des néologismes dans l’écriture ?
Personnellement, j’essaie de m’éloigner de ces néologismes. Mais il ne faut pas les écarter définitivement non plus. Si je me retrouve dans une situation de besoin, je ferai appel à eux, mais d’une manière raisonnable. Avant que j’emploie les emprunts et ces néologismes, j’exploite d’abord le vocabulaire courant, et je puise aussi dans l’archaïsme qui est une source inestimable pour nous les écrivains et artistes. A chaque fois que mes parents disent un mot dans un registre lexical, je le note pour l’utiliser dans mes écrits. C’est comme ça que je procède dans mes textes. Je n’utilise des emprunts et autres néologismes que dans des cas d’extrêmes. Cela ne veut pas dire que je suis contre ces emprunts et néologismes qui sont une pratique dans toutes les langues. Mais leur utilisation doit être intelligente et modérée.
On parle aussi des obstacles rencontrés pour l’édition d’un ouvrage…
L’édition d’un livre est difficile dans toutes les langues. Alors que dire de l’édition toute récente en tamazight. Pour écrire, on doit aimer la langue. Dans le cas contraire, on est voué à l’échec. On doit se dire que lorsqu’on écrit, c’est pour l’universalité et non pour une certaine communauté seulement. Il ne faut pas ghettoïser la littérature, il faut transgresser les idées reçues et s’imprégner des autres littératures.
Pour conclure, pourrions-nous connaître vos impressions quant au fait d’être la première romancière d’expression kabyle ?
Je suis très contente d’être la première femme écrivaine de romans en kabyle. Mais c’est une grande responsabilité aussi, d’autant plus que je viens juste de commencer mon parcours. J’ai l’intention de donner beaucoup de chose pour le roman amazigh. Je suis convaincue que la littérature amazighe peut atteindre une place honorable parmi les autres littératures.
Entretien réalisé par Hocine Moula

