Bouira Récit de deux anciens maquisards – Des compagnons d’Ali La pointe racontent…

Les souvenirs déterrés par Brahim et Abdenour, deux anciens maquisards que l’on a croisés dans un café du centre-ville de Bouira, nous ramènent vers 1951 et 1953.

Et comme les deux hommes restent tous deux pleins de vigueur à plus de quatre-vingts ans, ils ne résistèrent pas au plaisir d’entonner un chant de l’époque des Scouts musulmans algériens, dont ils faisaient partie avant de rejoindre le maquis. Nous sommes en 1951, on «assiste» avec nos deux compères à la cérémonie donnée au monument aux morts. Six ans viennent de s’écouler depuis la fin de la deuxième guerre mondiale qui a fait des millions de morts. A cette journée commémorative, il y a chez nos deux jeunes, comme tous ceux de leur âge à cette époque, de la curiosité à l’égard de cet événement. Mais, il y a aussi le respect dû aux morts, si l’on sait quelle part a été prise par les Algériens dans cette guerre, pour le triomphe du «bien contre le mal». La même année, pour la fête du Mouloud (la naissance du prophète), les responsables des scouts musulmans algériens (SMA), rassemblant, alors, quelque 150 scouts, a prévu un spectacle à la salle des fêtes de la ville de Bouira (l’actuel théâtre régional, ex salle Errich). «Nous avons marché ce jour-là en partant de Hamma Sidhoum, à l’est de la ville, vers le centre ville, en passant par la place publique. Il y avait beaucoup de colons aux balcons et aux fenêtres avec leurs femmes et leurs enfants. Ils nous regardaient passer dans la principale rue en direction de la salle des fêtes. Nous devions être bien fiers avec notre tenue, notre bâton et nos chants de scout. La police a voulu interdire la marche, mais les responsables ont tenu bon et la fête a eu lieu dans la salle et s’est poursuivie fort tard dans la nuit», se souvient Abdenour.

«A la caserne de Blida, il se bagarrait beaucoup»

Puis, Brahim nous transporte en 1953. On est à la caserne de Blida. Le hasard a voulu que le jeune bouiri s’y trouve en même temps que le légendaire Ali La pointe. Ils font ensemble leur service militaire qui était de 18 mois. «Il se bagarrait beaucoup. Il était grand et costaud et tout le monde avait peur de lui», raconte Brahim, ému par ce souvenir vieux de plusieurs dizaines d’années. «J’avais moi-même la tête près du bonnet. Et je prenais facilement la mouche. Un jour, j’ai failli envoyer mon poing sur la gueule d’un adjudant qui a essayé de me frapper. Nous étions, alors, dans la cour et la femme de cet adjudant, se tenant au balcon, s’est mise à crier à la vu de cette scène. Cela a arrêté la bagarre, mais j’ai écopé de trois jours de cellule», se souvient-il encore. Seule La Pointe pouvait se battre impunément. Il jouissait de la couverture du lieutenant et du commandant de la caserne avec lesquels il était au mieux, assure Brahim. Lorsque le jeune bouiri a failli tabasser l’adjudant, on était en avril et le jeune appelé était libérable. Ali La pointe aussi. Ils ne devraient plus se quitter dans la vie civile. Abdenour raconte comment il a fait la connaissance du fils de la Casbah. C’est le jeune Brahim qui a mis les jeunes gens en contact. La Pointe, qui pratiquait la boxe, fut heureux de découvrir en Abdenour un fervent de ce sport de combat.

«Il aimait la boxe»

Il venait le voir souvent et leurs promenades à travers la ville leur prenaient un temps fou. «Il venait tous les samedis et on restait ensemble toute la journée à marcher et à discuter de tout et de rien» Parfois, c’est Abdenour et Brahim qui se rendaient à Alger pour retrouver leur ami. Ils se rencontraient au café «Barbèche» qui se trouvait dans la basse Casbah, puis de là ils passaient à la salle des sports pour s’entrainer. Brahim affirme que Ali La pointe devait son surnom au fait qu’il possédait une maison dans les parages de «La pointe», et comme il connaissait les lieux comme sa poche, il parvenait facilement à semer les gendarmes les fois où ils les avaient à ses trousses. Les deux hommes n’en diront pas plus et se turent soudain, lorsque, poussé par la curiosité, on s’est mis à les interroger davantage sur cette figure mythique de la Révolution algérienne. Brahim, grand et svelte, siffle son verre de tisane et se replia sur lui même. Abdenour, tout aussi grand, mais avec de très larges d’épaules, comme le sont presque tous les boxeurs, s’aperçut que son verre de café-crème refroidit et le prend. Nous prenons congé d’eux avec un léger sentiment de frustration. Ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre des hommes qui ont connu de si près une légende de la Révolution.

Aziz Bey