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Le développement en veilleuse

Adossée à la majestueuse montagne de l’Akfadou, la commune de Chemini peine à sortir de l’isolement, portant les stigmates du temps qui passe. Un vent violent siffle par-dessus les collines et s’abat sur les crêtes d'une force sournoise. Au dessous, des grappes de villages s'agglutinent sur un relief très abrupt.

Cependant, les villages d’Azru n’Chemini, selon le patois local, sont presque vides. Un froid acéré se faufile entre les remparts des habitations collées les unes contre les autres, héritage d’un passé séculaire dont la fragrance diffuse le parfum de la fraternité. Ceux qui osent braver le climat sibérien en temps hivernal se dirigent à toute vitesse vers les échoppes, les lieux de travail, sinon vers les cafés maures qui ne manquent pas dans cette contrée qui compte des milliers de chômeurs. Pour seul loisir dans une commune loin du tumulte des villes longeant les routes nationales, la cafétéria devient un lieu de rencontres et de palabres pour les villageois. En hiver, cet endroit est plein à craquer, du comptoir émanent des brouhahas et autres rires saccadés comme des vagues aux mugissements colériques. Parcourir le chemin menant à Sidi-Aïch n’est pas de tout repos au vu de la sinuosité de cette route qui donne le tournis aux personnes foulant pour la première fois le sol des «At Ussamer (les gens de l’Est)», autre appellation donnée à Chemini mais tombée en désuétude dans les oreilles de la nouvelle génération. La route principale reliant la localité de Souk-Oufella à Chemini, caractérisée par une succession de virages dangereux, est très étroite et de surcroît, parsemée de nids-de-poule. Plus de seize mille personnes vivent dans cette contrée au passé glorieux, réparties en vingt-cinq villages. Une moitié est partie vivre loin, nous précise-t-on par ailleurs. Pourtant, à y regarder de près, les villages de Chemini sont immensément volumineux et surtout parsemés d’une multitude d’habitations aux styles rivalisant d’extravagances. Le chômage et l’oisiveté qui pénalisent cette belle région ne sont pas sans conséquences. La drogue y est un secret de polichinelle ! Elle circule de main en main avec une banalisation effarante et tend à atteindre les jeunes esprits dans une impunité totale. Les jeunes rassemblés dans des cafés ou enchaînés aux trottoirs du désœuvrement est un indice qui ne trompe pas. Le chômage et la mal-vie font des ravages dans cette localité. «Nous manquons de tout», soupire un jeune. «Nous n’avons pas de travail. Notre commune manque cruellement de structures adaptées qui nous auraient permis de voir l’avenir autrement. Enfin, à part la rue qui nous offre un espace propice pour nous rencontrer, nous amuser et rêver, nous n’avons rien d’autre», ajoutera-t-il. Nos jeunes interlocuteurs, abattus par cette situation de léthargie qui les subordonne à une existence sans lendemain, n’ont qu’une idée en tête : quitter leur village. En effet, cette population juvénile pétillante de santé et qui a énormément de potentialités continue d’entretenir son espoir et de combiner mille et un plans pour partir ailleurs. En attendant et pour s’extirper ne serait-ce que momentanément de l’uniformité d’un quotidien ennuyeux, les jeunes se rabattent sur la consommation de l’alcool et de la drogue.

Quand la consommation de drogue se banalise

Si les bonnes volontés ne manquent pas, mais investissant uniquement dans des secteurs à résonance locale, tels l’élevage ovin et bovin, les poulaillers, les cafés, la soudure, les fast-foods, la menuiserie, les librairies et autres alimentations générales, les projets de poids n’effleurent qu’à peine l’esprit hermétique des décideurs. En dépit du caractère purement rural caractérisant cette contrée, les infrastructures de base manquent cruellement, pénalisant du fait des milliers de jeunes en quête de travail. Il faut rappeler que la population de Chemini est l’une des plus touchées par le chômage, en raison de l’absence totale d’opportunités d’absorption du chômage, de surcroît endémique. L’élevage et le travail des champs, qui constituaient dans un passé récent le gagne-pain des centaines de familles, ne font plus la cote auprès des jeunes, tentés par un travail moins rigoureux et une vie citadine plus accueillante à leurs yeux. Les routes sont étroites comme un triste vestige de l’ère coloniale. Cette agglomération de 16 000 âmes qui s’est hissée au rang de commune en 1984, une réhabilitation qui demeure peu valorisante au regard des citoyens, n’a pas apporté les changements escomptés. Si en matière d’accès à l’électricité et à l’éducation, la commune a connu une nette amélioration, il n’en demeure pas moins que ce n’est pas le cas pour d’autres secteurs aussi importants les uns que les autres. À commencer par le gaz de ville qui étrenne sa phase initiale, mais dont les travaux semblent s’éterniser à en juger la nonchalance des entreprises chargées en travaux de raccordement à l’énergie gazière. En matière de santé, les infrastructures existantes, se résumant à trois salles de soins dépourvues d’un équipement adéquat, ne sont plus en mesure de prendre en charge les besoins médicaux de la population. De surcroît, la salle de soin sise au village de Boumelal est fermée depuis deux ans. Quant aux deux autres salles de soins, érigées respectivement aux villages de Tidjounane et de Semaoune, celles-ci ne répondent aucunement aux besoins des villageois du fait qu’une ribambelle de carences plombe leur qualité de service.

Très peu d’investissements

Par ailleurs, la commune dispose d’une polyclinique qui tente tant bien que mal de répondre aux exigences de la population locale, mais moult services manquent encore à l’appel. L’AEP demeure l’une des problématiques des différents élus qui se sont succédé à la tête de l’APC, sans vraiment trouver la solution idoine. En été, les robinets demeurent à sec des jours durant, portant un coup de massue à une population qui se retrouve multipliée par deux avec l’arrivée des émigrés et autres blédards exilés quelque part en Algérie. «Tous les magistrats municipaux qui ont pris les rênes de notre APC battent de l’aile sans qu’il y ait un brin de changement. On a besoin de vrais gestionnaires et non pas de fonctionnaires qui n’ont d’autres soucis que de se prélasser dans leurs fauteuils», dixit Juba, cadre à l’administration. Au chapitre du transport, une seule ligne, Chemini – Sidi Aïch est desservie par 49 minibus. Le hic est que d’autres lignes ne sont pas prises en compte par les autorités locales. Étant à la lisière des frontières avec Ouzellaguen et Bouzeguène, aucune «connexion» n’est entreprise pour créer une nouvelle dynamique pouvant insuffler un nouvel élan à la commune de Chemini, restée en stand-by depuis belle lurette. Le désenclavement des contrées passe inéluctablement par le développement du réseau routier, lequel est la condition sine qua non pour sortir de l’ornière de l’isolement. Nonobstant la situation géographique, du reste enviable, la commune de Chemini n’a toujours pas tiré profit de cette position. Adossée au flanc de la montagne de l’Akfadou, la commune de Chemini peut prétendre à un meilleur lendemain en raison de son emplacement favorable. Cette région s’ouvre sur les communes de Bouzeguène (Tizi-Ouzou) et d’Ouzellaguen (Bgayet), dont le réseau routier est dans un état de dégradation avancée. Les chances de décrocher un emploi dans le territoire de la commune sont presque quasiment nulles. Néanmoins, les zones d’activités implantées dans d’autres localités comme Akbou (Tahracht) offrent des opportunités de travail pour des milliers de jeunes en quête d’emploi. Les Cheminois ne sont pas indifférents à cette aubaine. Du coup, des centaines de jeunes se rendent quotidiennement à leurs lieux de travail. Les habitants de la commune de Chemini souffrent le martyre pour se rendre vers d’autres localités situées en contrebas, plus précisément, vers le Nord-ouest de la localité (Ouzellaguen, Akbou et Tazmalt), afin de rejoindre leurs lieux de travail. Ces ouvriers sont contraints de faire escale en passant par Sidi-Aïch, ce qui pèse davantage sur la bourse de ces derniers, à savoir plus de temps et plus de frais. Et pourtant, des raccourcis existent pour rallier la RN26 en allant vers Ouzellaguen et Akbou. Les axes routiers Chemini – Taghrast – Takrietz ou Chemini – Boumelal – Takrietz présentent plus d’avantages, moins de frais et moins de temps. Mais ce qui irrite la population locale est l’inexistence d’une ligne de transport desservant ces itinéraires. Les habitants de la commune de Chemini dénoncent le manque de moyens de transport les contraignant de fait à observer des pérégrinations sans discontinu. Ils estiment que l’état de désarroi perdure depuis des années. Ces derniers espèrent que les autorités concernées prendront en charge leurs doléances, et ce, en renforçant les moyens de transport dans cette localité. De facto, ils souhaitent l’ouverture de nouvelles lignes de transport desservant l’ensemble de la municipalité et par ricochet, désenclaver la région. Des emplois indirects peuvent être créés, ce qui va absorber le chômage endémique, devenu une chape de plomb. Dans ce sens, nous avons sondé le pouls de la population pour connaître leurs besoins, leurs attentes.

«Nous avons raté le train du développement»

Dans les cafés maures qui pullulent comme des champignons dans cette localité, lorsque l’on parle des problèmes de la localité, un sentiment d’irréparable gâchis vient empourprer les visages et sonne comme un préjudice abyssal qui ronge une population renvoyée dans les bras de l’inertie alors qu’intrinsèquement, elle est débordante d’énergie et de créativité. Ça sent le roussi dès qu’on ose aborder la gestion de la commune qui ne paye pas de mine. «Nous avons raté le train du développement. La mairie n’a pas encore trouvé la perle rare (allusion faite au maire). Nous souffrons le martyre dans cette commune…», témoignent certains habitants interrogés. La bande frontalière séparant la commune de Chemini de celle de Bouzeguène représente un point de ralliement entre deux wilayas, Béjaïa et Tizi-Ouzou. En dépit d’une situation géographique avantageuse, ces deux régions ne sont pas desservies par une ligne de transport, et pourtant cette route pourrait faire gagner plus de temps aux usagers rejoignant la ville de Tizi-Ouzou ou plus précisément la capitale. Les villageois expriment leur dépit envers cette situation désolante qui, selon les témoignages, dure depuis des années. «C’est un véritable calvaire que nous subissons au quotidien. Matin et soir, nous sommes astreints de parcourir des dizaines de kilomètres pour rejoindre soit notre poste de travail ou notre foyer. Or, si des transporteurs desservaient notre commune, on n’en serait pas dans cet état de désarroi», dira un de nos interlocuteurs.

Bachir Djaider

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