Le Café littéraire d’El-Kseur a reçu, samedi dernier, le président du Conseil national des arts et des lettres. À cette occasion, il a dédicacé son livre sur Mahboub Bati et a distribué aux artistes leurs cartes d’adhérents au CNAL.
La rencontre a eu lieu à la salle des fêtes Le Prestige, généreusement mise à la disposition du Café littéraire par son propriétaire, ancien champion en judo. De nombreux artistes et personnes intéressées par la culture ont pris part à cette rencontre. Étaient également présents les directeurs de la santé et de la culture de la wilaya de Béjaïa, respectivement le Dr Hamissi et Djamel Benahmed. Dans sa conférence, Abdelkader Bendameche a rappelé l’histoire de la musique algérienne, s’arrêtant sur les moments forts et les personnalités marquantes du mouvement musical algérien, tels Mohamed Iguerbouchen, Kamal Hammadi, Amar Ezzahi et l’exceptionnel Mahboub Bati.
Iguerbouchen, Hammadi, Ezzahi et Bati
Concernant le premier, Bendameche n’a pas trouvé les mots pour dire la grandeur de Mohamed Iguerbouchen. «À nous tous réunis, nous n’arrivons pas à la cheville de ce grand monsieur», a-t-il dit, en hommage au géant de la musique algérienne. Il a, à ce propos, rappelé une anecdote. Alors qu’il vivait en France dans les années quarante, Iguerbouchen a fait une tournée en Europe et en URSS. Arrivé à Moscou, il a remarqué que sur les affiches, son nom avait été transcrit en Igor Bouchen. Ce qui l’a inspiré pour faire une autre tournée pour corriger cette méprise et expliquer l’origine de son nom, et parler de sa culture et de son pays encore sous domination coloniale. Le président du CNAL a également rendu un fort hommage à Kamal Hammadi et a rappelé le rôle qu’il a joué auprès de nombreux chanteurs pour leur permettre de se lancer et d’avoir une grande carrière. Tous les grands chanteurs ont bénéficié des conseils de ce grand compositeur et parolier, et beaucoup ont eu l’avantage et l’honneur d’interpréter ses œuvres. La carrière d’Amar Ezzahi a également été passée en revue. Abdelkader Bendameche, en excellent orateur, a raconté, entre autres, comment le grand chanteur du chaâbi a transformé son véritable nom en celui que tout le monde connait actuellement et qui n’est pourtant que son nom d’artiste. Ait Amar Zaï avait du talent et tous l’encourageaient à embrasser une carrière d’artiste. Il avait alors choisi de se faire appeler Ait Amar El Ankis. Mais les éditeurs refusaient ce nom, parce qu’il y avait déjà un chanteur qui portait le nom d’El Ankis. Et son véritable nom n’était pas porteur sur le plan artistique. Et ce serait Kamal Hamadi qui lui aurait proposé de supprimer le «Ait» et de transformer Zaï en Ezzahi. La suite, tout le monde la connaît et tous reconnaissent l’immense talent de l’artiste. Quant à Maboub Safar Bati, l’objet de son ouvrage qui en est à sa deuxième édition, Abdelkader Bendameche s’est longuement attardé sur le personnage, rappelant comment il a été emmené à mettre fin à sa carrière suite aux reproches qui lui avaient été faites à la fin des années quatre-vingt. Sans les nommer, l’orateur a rappelé qu’à cette époque, tout était considéré comme «Haram» et «La yadjouz» par le mouvement islamiste qui s’opposait à toute manifestation culturelle et artistique. Comme anecdote, Bendameche a raconté l’histoire de la célèbre chanson «El Barah» d’El Hachemi Guerrouabi. Elle a été composée par Mahboub Bati qui l’a proposée à plusieurs chanteurs qui ont refusé de l’interpréter. Guerrouabi lui-même s’y opposait, parce qu’il considérait qu’à trente ans, il était encore trop tôt pour chanter sa jeunesse passée. Mais Bati a réussis à l’en convaincre et Guerrouabi a accepté de l’enregistrer en 1970. Mais pendant une année, la chanson n’a eu aucun succès et le disque ne s’est pas vendu. Mais lors de la fête du 24 février 1971, célébrant la fête de l’UGTA et la nationalisation des hydrocarbures, un grand gala artistique a été organisé à Alger, et Guerrouabi fut invité à interpréter cette chanson. Et ce fut l’explosion. Les disques se sont vendus comme des petits pains, contribuant à augmenter encore la renommée du chanteur. Mahboub Safar Bati était un génie hors normes. Il maîtrisait, selon Abdelkader Bendameche, cent vingt quatre modes musicaux. Il pouvait composer dans chacun de ses modes. Ce qui lui a permis de travailler avec une importante brochette d’artistes, tous genres confondus. Né en 1919, il est décédé en 2000 laissant derrière lui un important patrimoine musical sans égal en Algérie. Un riche débat a ensuite eu lieu entre l’assistance et l’orateur. Beaucoup de sujets ont été abordés : le statut de l’artiste, la chanson kabyle, la chanson raï, l’avenir de la chanson algérienne… Et beaucoup de chanteurs ont été cités, tels Cherif Kheddam, Nora, El Anka, Cheb Khaled, Idir,…
«La prochaine fois, je parlerai en Tamazight»
À une question relative à sa connaissance de Tamazight, le président du CNAL a rappelé sa longue carrière dans la radio, notamment, comme l’a rappelé un autre intervenant, sa célèbre émission sur la chaîne III, «Maya Ouahcine». Dans cette émission, il a tellement parlé de la chanson kabyle, qu’un responsable du ministère de la Culture a voulu le rappeler à l’ordre en lui rappelant qu’il existe une chaîne kabyle et qu’il fallait lui laisser le créneau de ce genre musical. Mais Bendameche a répondu que s’il pouvait aussi occuper l’espace de la chaîne I pour faire connaître cette musique, il le ferait aussi. Il a donc toujours défendu la chanson kabyle à laquelle il croit fermement. Et pour répondre à la question sur l’utilisation de la langue amazighe, il a promis que lors de sa prochaine conférence à El Kseur ou dans la région, il parlerait en kabyle. Un défi qu’il s’est lancé lui-même, s’engageant à 68 ans à avancer davantage dans sa connaissance et son utilisation de cette langue pour laquelle il a montré beaucoup de respect.
Trente-cinq cartes d’artistes distribuées
Avant de procéder à la dédicace de son livre, Abdelkader Bendameche a procédé à la distribution de trente-cinq cartes d’artistes. «Au lieu de demander aux artistes de venir récupérer leurs cartes à Alger, j’ai préféré venir moi-même pour vous les apporter», a-t-il déclaré. Au total, depuis la création du CNAL, quelque 6 700 cartes d’artistes ont été distribuées au niveau national, consacrant la reconnaissance officielle de l’État quant au statut de l’artiste et assurant, pour ceux qui ne l’ont pas, une protection sociale permettant à l’artiste indépendant de vivre dans la dignité. Cette carte permettrait également à l’État, à terme, de recenser de manière plus large l’ensemble des artistes au niveau national, menant vers l’établissement de statistiques fiables pour orienter efficacement les investissements dans le secteur de la culture. Abdelkader Bendameche a annoncé que dans un peu plus d’un an, son deuxième mandat à la tête du CNAL prendra fin, et qu’il ne comptait pas en briguer un troisième. Il préférerait se consacrer à d’autres projets plus personnels. Cet homme de radio, des médias de l’art et de la culture a reçu une belle ovation de la part de l’assistance, signe de respect et de reconnaissance.
N. Si Yani

