Rencontré en marge de l’hommage rendu à l’artiste Taleb Tahar, à la Maison de la culture de Tizi-Ouzou, le chanteur Amour Abdenour a bien voulu nous donner ses impressions. Il annonce son prochain album pour septembre.
La Dépêche de Kabylie : Tout d’abord, un mot sur cet hommage à Taleb Tahar ?
Amour Abdenour : Taleb Tahar mérite plus qu’un hommage. C’est un artiste complet avec des textes biens réfléchis et des mélodies captivantes. Je le dis à chaque fois, il est l’un des rares chanteurs kabyles qui composent des poèmes avec une rime extraordinaire. Et puis cet hommage est une bonne occasion de nous retrouver entre artistes. Vous savez, on se voit rarement. Nous passons des moments conviviaux, sans barrière, avec un public qui sait exprimer sa reconnaissance envers les chanteurs. Et nous, nous n’existons que grâce au public. Et si on parlait un peu de votre carrière…Qu’est-ce qu’elle a ma carrière ? (rires). Cela fait, quand même, 48 ans depuis que j’ai composé ma première chanson, en 1969, et je suis toujours là. Et Je serai toujours là tant que je vivrai.
Il y aura donc du nouveau ?
Oui, effectivement. J’ai repris une vingtaine d’anciennes chansons, que j’ai réunies dans deux Best-of. Pour ce qui est de mon nouvel album, je commencerai l’enregistrement au mois de juin, il sera sur le marché vers le mois de septembre prochain.
Peut-on avoir quelques titres ou quelques thèmes que vous abordez dans cet album ?
Ce n’est pas possible, dans le sens où moi-même je ne les connais pas encore (rires). C’est aussi simple que ça. Depuis le début de ma carrière, je commence toujours par composer des musiques, et par la suite viennent les textes. Donc, pour l’instant, il n’y a que les musiques qui sont prêtes.
Contrairement à la majorité des chanteurs, vous faites donc la musique en premier ?
Absolument, c’est une constante chez moi. On peut manipuler les mots à notre guise. Jouer sur le nombre des syllabes des mots, ce n’est pas sorcier. On peut le faire facilement, selon notre besoin. Mais la musique, si on la touche trop, on risque d’altérer sa sensibilité. Moi, c’est à partir du mode de la musique que je trouve le thème qu’il lui faut : un thème triste ou gai. Donc c’est la musique qui détermine le thème.
Est-ce qu’il y a une différence entre les deux méthodes ?
Effectivement, il y a une différence apparente. On reconnait facilement une musique composée pour un poème. On remarque un vide de paroles qui est remplacé par des «Alalala». Cette musique composée pour des textes ne vient pas souvent du cœur. On est guidés par les mots. Et quand on raccourcit ou rallonge les notes, on tue la musique. Si je devais donner un exemple de chanson où la musique a été composée après les paroles, je prendrais «Ay axxam» d’Akli Yahiatène. A un moment donné, il a recouru à sa voix pour combler le manque de paroles. S’il avait composé la musique avant les paroles, il n’y aurait pas eu ce vide. Il l’aurait complété avec des paroles. C’est là une preuve de ce que j’avance. J’ai 48 ans de carrière, j’ai toujours fait les textes pour ma musique.
Avez-vous étudié la musique, ou est-ce juste de l’inspiration ?
Etudier la musique, c’est autre chose. Il y a des gens qui ont étudié la musique, mais ils n’arrivaient même pas à composer un seul morceau. Pour moi, ma musique je la sens venir, elle vient des entrailles. Il y a un air qui sort et qui est différent des autres. Charge à moi de faire des mesures et de le raffiner. C’est vrai aussi que l’étude de la musique nous permet de comprendre ce qu’on fait. Elle nous permet de parler avec d’autres musiciens de différentes nationalités, c’est un langage entier. Je trouve que c’est un manque pour quelqu’un qui est dans la musique de ne pas l’étudier ou du moins ne pas en avoir des notions basiques. Pour ma part, j’ai étudié les modes musicaux par l’intermédiaire des anciens que j’ai côtoyés. Par la suite, j’ai pris connaissance du solfège dans les livres, c’est-à-dire la théorie de la musique. C’est comme ça que j’ai appris à écrire de la musique. Mais, toujours est-il, la création ne rime pas toujours avec la connaissance du solfège.
Où peut-on classer votre style de musique ?
La différence entre ce qu’on appelle communément la musique folklorique et celle dite universelle, c’est l’habillage. Si on joue une musique avec une mandole et derbouka uniquement, ce ne sera que folklorique. Si on la joue avec une batterie, une basse, une guitare électrique et autres instruments, elle devient une musique universelle. Tous les musiciens du monde utilisent les notes musicales universelles. Si on prend le cas de la chanson «A vavainouba», Idir a eu le génie de l’interpréter avec des guitares et instruments modernes, et de l’arranger autrement, il a transformé une musique du terroir en une musique universelle. Voilà tout le secret de la musique. Pour ma part, j’ai touché à tout, le folklore, l’universel, le chaâbi, le rock, etc. Le terrain de la musique est immense. Mais il est vrai aussi que quand dès que joue d’un instrument de musique, j’essaie de toucher aux sonorités de chez nous. Je fais des recherches pour que ces sonorités conviennent à un genre. Une chose qui n’est pas toujours aisée. Parfois, on trouve de belles choses, par hasard. Mais il faut de l’harmonie dans les accords. Celui qui n’a pas étudié la musique ne peut pas prendre ces choses en considération. Je parle surtout de ces gens qui se prétendent arrangeurs. Le vrai rôle d’un arrangeur consiste à tamiser un morceau de musique et de lui trouver des accords et les instruments qu’il lui faut. Et quand on a ces arrangeurs, il nous faut des studios qui répondent à ce genre de travail, des musiciens qui puissent jouer des grandes musiques. Et c’est dommage, parce qu’on n’a pas beaucoup de musiciens professionnels. Pour l’anecdote, quand Michel Sardou enregistre, il lui arrive de faire appel à une trentaine de violonistes. Il prend les techniques actuelles, mais il fait jouer chacun d’eux, ou chaque instrument dans l’ensemble et non pas séparément. Car, lorsque on joue une musique ensemble, et chaque musicien joue avec son style, on obtient une sensibilité musicale incroyable. Celui qui joue tout seul est un technicien et non un musicien. Ma devise est celle-ci : faire jouer un musicien dans un ensemble. Chez nous, c’est la même personne qui joue de la guitare, de la basse, de la flûte et j’en passe. Or, chaque musicien est une sensibilité à part. Quand on aura tout ça, c’est-à-dire de belles musiques et de belles voix, on fera connaître notre chanson aux autres. Les médias aussi jouent un rôle très important dans la promotion de notre chanson. Une belle chanson doit être exportée et être connue des autres.
Y aurait-il un conflit intergénérationnel entre chanteurs kabyles ?
Depuis la nuit des temps, toutes générations confondues, il y a toujours eu de bonnes chansons et de moins bonnes. Il y a eu, à toutes les époques, des chanteurs qui n’étaient pas à la hauteur. Néanmoins, les anciens chanteurs avaient de la personnalité, du charisme. Ils ne versaient pas dans le seul genre qui marche. La génération actuelle est, peut-être, victime de la société. Des éditeurs acceptent leurs produits pour des considérations financières, des télévisions diffusent leurs clips, donc, ils se prennent pour des stars.
Et la chanson kabyle en général…
Actuellement, la chanson kabyle n’est pas géniale. Elle manque de sérieux. Il n’y a qu’un genre qui marche, la chanson rythmée. La chanson kabyle n’est pas faite seulement pour danser. A part deux ou trois chanteurs de talent, le reste n’est pas fameux. Même les médias encouragent la médiocrité au détriment du talent et de l’art. Les jeunes artistes, qui peuvent donner un plus à la chanson kabyle, passent malheureusement inaperçus. Il y a de la fête, du rythmé, à la radio et ailleurs, pendant l’été, et ça me parait logique… Mais en plein décembre, et tout au long de l’année, n’entendre que «Aller l’ambiance !», ça choque. Il n’y a plus de génie, plus de création…
Est-ce qu’il y a néanmoins une relève pour la chanson kabyle ?
Je ne sais pas. Même s’il y a des chanteurs qui apportent du nouveau, ils ne chantent pas comme avant. Ils sont sortis des sentiers battus. Il n’y a pas de réelle relève, je le crains.
Des conseils, peut-être?
Auparavant, il y avait des barrières. Prenons par exemple Cherif Kheddam : quand il était à la radio, il ne permettait pas à n’importe qui de passer sur les ondes de la radio. Il était donc une barrière, mais en même temps un adjuvant. Quand quelqu’un avait du talent, il l’encourageait. Mais, il barrait carrément le chemin aux autres, il leur demandait de changer de trajectoire. L’avantage de cette époque-là c’est que quand vous passiez à la radio, tout le monde vous écoutait. Aujourd’hui, tout le monde chante à la radio, mais tout le monde passe inaperçu. Et je suis persuadé que parmi ces jeunes chanteurs qui passent à la radio, il y a des graines de stars, mais malheureusement, ils ne seront pas repérés. J’invite les jeunes à étudier la musique. Quant aux responsables du secteur, ils doivent créer des conservatoires de musique, ici en Kabylie.
Entretien réalisé par Hocine Moula

