Il est midi. Le mercure a atteint déjà les 40°. À la porte d’entrée du marché des fruits et légumes, est dressé un parasol. L’on croyait que c’était comme d’habitude un charlatan ou un herboriste qui venait de s’y installer pour écouler sa « marchandise ». Non, il ne s’agissait ni de l’un ni de l’autre. C’était un jeune homme, la quarantaine passée, à la peau noire comme les Subsahariens. C’est un forgeron venu de l’extrême Sud du pays et plus précisément d’Illizi : «Je viens d’Illizi. De nos jours, il faut gagner son pain comme celui qui devra aller chercher du savoir, même en Chine, comme le disait notre prophète Mohamed QSSSL », répond-t-il. À la question de savoir comment il a pu atterrir à Draâ El-Mizan, à plus de 2000 kilomètres de chez lui, il déclare: « C’est un métier que j’ai appris de mon grand-père, alors que j’étais encore enfant. Je sillonne toutes les contrées du pays. Je ne gagne pas beaucoup, mais je ne peux pas abandonner ce métier. C’est une partie de moi-même ». Traînant un handicap au niveau de ses membres inférieurs, ce forgeron ambulant ne se lasse pas de se mettre à califourchon et manipuler avec dextérité ses outils rudimentaires. En effet, comme outils, il a une bonbonne de gaz, un petit chalumeau, une petite massue et un tour sur lequel il frappe avec toutes ses forces le métal. « Concernant la matière, je l’achète chez les revendeurs de métaux », enchaîne-t-il, sans se donner un moment de répit. Il parle et il forge le fer sans s’arrêter. Pour lui, le nombre de haches, de pioches et autres outils agricoles à réparer ou à façonner valent beaucoup plus à ses yeux que le temps de la discussion qu’il engage. «Bon, c’est bientôt l’Aïd El Adha. Et je sais que tout le monde aura besoin d’un couteau de cuisine, d’une hache ou d’un autre objet contondant. Alors, je m’efforce à en fabriquer le maximum. On m’a dit que certains rémouleurs les arnaquent, d’autant plus que ceux-ci utilisent des meules. Le métal s’use rapidement quand on le fait passer sur une meule électrique. La meilleure façon de lui redonner vie est le feu. En tout cas, c’est tout un travail », explique-t-il encore. Notre interlocuteur sort de son panier de nombreux outils fabriqués par ses propres mains. Les prix varient entre 1 200 dinars et 1 500 dinars. Quant aux réparations, elles sont fixées entre 150 dinars et 300 dinars. « Je n’ai pas le droit d’arnaquer les clients. Je n’ai pas fait des milliers de kilomètres pour souiller le métier de mes ancêtres. Et puis, je reviendrai à chaque fois que l’occasion me sera donnée. Par exemple, l’hiver prochain Insha’Allah, je serai là parce que je sais que les Kabyles ont des oliveraies et ils utilisent mes outils pour la cueillette des olives », lance-t-il avant de reprendre sa tâche avec beaucoup de sérieux et d’abnégation. « Nous étions trois sur cette place. Je suis resté seul parce que les autres ont pris d’autres directions. Nous sommes en contact. Dès la fin de l’Aïd El Adha, nous rentrerons chez nous avant de décider du prochain périple », poursuit-il. Interrogé sur le ticket du voyage pour venir jusqu’ici, il dit que par bus le voyage lui coûte 4 400 dinars en aller-retour. « C’est pénible, mais avec le temps j’ai pris l’habitude », conclut-t-il, avant de reprendre le façonnage d’une hache qu’il avait commencé juste au début de la conversation. Sur cette place du marché, tout au début, il y avait même des Subsahariens qui avaient tenté l’expérience, mais ils ont vite abandonné, car ne maîtrisant pas la langue arabe pour communiquer avec les clients, contrairement à cet habitant d’Illizi.
A. O.

