Le colloque international, tenu dimanche et lundi derniers à l’auditorium du campus Hasnaoua de l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, constitue, pour les participants, une opportunité de débattre de divers questionnements en lien avec les savoirs et le renouvellement des connaissances socio-anthropologiques et historiques autour du Maghreb. Les communications retenues lors de cette manifestation scientifique traitent essentiellement de la transmission des savoirs dans les systèmes traditionnels d’enseignements et/ou de l’école publique et des mouvements de contestations sociales et identitaires. La construction de la citoyenneté de même que les notions de groupe et de l’individu, ainsi que les formes émergentes de l’individu d’une part, et de l’autre, les approches du patrimoine bâti en relation avec la gestion du village et de la ville, sont également les autres axes autour desquels s’articulent les communications présentées durant ce rendez-vous scientifique auquel ont été conviés, en plus des responsables, des enseignants et des doctorants de l’université de Tizi-Ouzou, des enseignants-chercheurs issus de différentes universités nationales et étrangères. L’autre thème retenu au cours de cette rencontre scientifique concerne le développement local, abordé selon les perspectives culturelle ou rationnelle. Les seize (16) intervenants ayant pris part à la rencontre ont présenté des analyses s’appuyant théoriquement sur diverses approches. Ainsi, Hugh Roberts, enseignant de l’Histoire de l’Afrique du Nord et du Moyen Orient à l’université de Tufts (États Unis d’Amérique), présente en premier une communication intitulée : «Arsh, thaddarth, tufiq : le Politique comme facteur constitutif de la communauté dans la Kabylie précoloniale». Pour l’intervenant, Pierre Bourdieu ainsi que Jeanne Favret et Ernest Gellner adoptent la «théorie de la segmentarité» pour analyser les systèmes politiques berbères tout en mettant en perspective «la parenté comme facteur constitutif de la communauté dans la société, qualifiée de «villageoise» (Morizot)», mais «ces auteurs n’ont pas tenu compte de la variété des formes de la communauté kabyle». Le professeur Hugh Roberts explique : «C’était le politique et non la parenté qui était le facteur constitutif non seulement du tufiq kabyle [ensemble de hameaux associés dans une unité politique gouvernée par une seule jema’a] et de la grande thaddarth des Igawawen, mais aussi du arsh à travers la Grande Kabylie toute entière». L’ordre, précise-t-il encore, a été assuré par «les acteurs et institutions politiques au nom de l’intérêt général» et non pas par «l’équilibre et opposition des segments», autrement dit «par le jeu plutôt mécanique de la mobilisation des groupes familiaux particuliers» comme le pense E. Gellner. Succédant à l’auteur de : Algérie-Kabylie, études et interventions, Rabah Kahlouche, de l’université de Tizi-Ouzou, propose une communication qui traite de la compréhension des déterminants socio-historiques du contact entre Kabyles et arabophones, «avec l’hypothèse d’une berbérisation ou d’une reberbérisation de populations arabes et arabisées venues se réfugier dans les montagnes kabyles». Hadibi Mohand Akli, coordinateur du colloque, et enseignant à l’université Mouloud Mammeri, lui, aborde dans son exposé la problématique des «implications épistémologiques de la présence/ absence du fait de l’écriture dans l’anthropologie des sociétés amazighes». L’intervenant remet en question la dichotomie savoir élitiste-savoir populaire, comme il explique les implications épistémologiques de l’absence d’écriture dans la construction des approches anthropologiques pour ce qui est du contexte concernant les sociétés amazighes. «Relire les institutions : le Bayt al-mâl ottoman d’Alger au prisme des ses activités» est l’intitulé de l’exposé d’Isabelle Grangaud, chargée de recherche au CNRS (France), spécialisée dans l’Histoire sociale du Maghreb. L’intervenante rend compte des résultats d’une étude autour des «enjeux, le dynamisme et la configuration d’une institution telle que le Bayt al-mâl ottoman d’Alger au travers d’une lecture fine des activités de ses agents», tout en montrant la fiabilité de cette perspective pour le renouvellement de l’histoire des institutions autant que pour le questionnement «à nouveaux frais [des] limites érigées entre champs politique/économique/religieux». Kenzi Azzedine, maître de conférences et enseignant de sociologie à l’université de Tizi-Ouzou, développe une réflexion ayant pour titre : «L’organisation sociale d’un village kabyle en mutation : pour quelles approches anthropologiques ?» La proposition de M. Kenzi «s’interroge sur les nouvelles approches anthropologiques susceptibles d’appréhender, aujourd’hui, des formes d’organisation sociale d’un village kabyle en mutation permanente». Pour lui, «les approches dynamiques et interactionnistes feront dans [ce] cas le choix opératoire de méthodes et de paradigmes permettant de saisir les changements, les ruptures et les continuités des structures sociales villageoises en Kabylie». S’appuyant sur une étude de terrain dans un village des Ait Idjeur, Salhi Karim, enseignant à l’université de Tizi-Ouzou, aborde le sujet de la reconstruction de la citoyenneté au village en lien avec la logique parentale à l’ère de la modernité. Selon M. Salhi, «cette citoyenneté implique […] un ancrage dans le local à travers le lien social entretenu par la parenté ; […] un attachement à une communauté plus large qui l’inscrit dans le global, c’est-à-dire la nation. Elle implique également une négociation entre les aspirations individuelles alimentées par l’autonomisation des personnes et les modes de fonctionnement du village qui tend à les brider pour ne pas faire éclater le contrôle sur elles». Durant les deux jours qu’a duré le colloque, ont été présentées nombres d’autres communications ayant lien tant à l’usage de la sociologie en histoire et aux récits de mémoire collective, qu’à l’identité et à la transmission des savoirs et des savoir-faire traditionnels ainsi qu’au patrimoine.
Djemaa Timzouert
