«Que les éditeurs fassent preuve de moins de réticences»

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Dessinateur depuis les années 1960, Ahmed Haroun est l’un des pionniers de la bande dessinée en Algérie. Il a travaillé dans plusieurs quotidiens tout au long de sa carrière en réalisant des caricatures pour la presse.

Peu nombreux à l’époque, lui et ses compagnons de plumes, à l’image de Slim et Maz, ont rapidement suscité l’intérêt des lecteurs, ce qui les amena à se lancer dans l’édition d’une revue. C’est ainsi que fut créé le personnage de M’quidech, première bande dessinée algérienne, en 1968. M’quidech était régulièrement sur les étals pendant 12 ans avant de s’arrêter dans les années 1980. Lors de la 1ère journée du Salon national de la bande dessinée de Bouira, Ahmed Haroune, 77 ans, toujours bon pied, bon œil, n’a pas arrêté de raconter des anecdotes au sujet de M’quidech, le personnage qu’il a créé au lendemain de l’Indépendance. Mis dans des situations cocasses, le petit M’quidech est vite devenu un repère pour les lecteurs qui ont ainsi appris à lire plus aisément à travers la bande dessinée. Il faut dire qu’en plus de l’apprentissage de la lecture, la revue M’quidech a servi de support pédagogique, où l’éducation civique et les valeurs culturelles algériennes étaient enseignées en filigrane. Ce Salon national de la bande dessinée, qui s’achève aujourd’hui et qui est dédié à Ahmed Haroun, est, rappelons-le, à l’initiative de Mme Saliha Cherbi, directrice de la Maison de la culture Ali Zamoum de Bouira. Ce fut une occasion de rencontrer toute une génération qui a baigné dans l’œuvre d’Ahmed Haroun qui représente pour eux plus qu’une école.

La Dépêche de Kabylie : Quel sentiment après cette distinction et ce salon qui vous est dédié ?

Ahmed Haroun : ça fait énormément plaisir et je tiens à remercier à l’occasion la wilaya de Bouira pour m’avoir fait cet honneur, notamment la directrice de la Maison de la culture Ali Zamoum, pour cet hommage qui me va droit au cœur. Je ne vous cache pas que j’ai l’impression de vivre une journée similaire à celles du FIBDA (Festival international de la bande dessinée d’Alger), car nous sommes là entre artistes, avec une exposition variée d’une multitude de titres. Parmi nous se trouve, également, la future relève et c’est à cette génération montante de reprendre le flambeau.

Justement, que pensez-vous de cette génération qui doit assurer la relève avec les mangas algériens qui ont fait leur apparition ?

Ce sont des styles qui se développent. Chaque dessinateur a son propre style et sa propre inspiration. J’ai remarqué que la plupart des jeunes se sont inspirés des mangas, alors que nos dessins, nous les anciens, reflétaient des coutumes et des personnages de chez nous. Ceci dit, tout le monde est libre. Ainsi, la bande dessinée algérienne est variée et on y retrouve tous les styles : le réalisme, le comique, le manga, le franco-belge…

Auriez-vous un message à transmettre à cette jeunesse ?

Je l’encourage à persévérer dans ce domaine. Les concours qui sont organisés tous les ans doivent, d’ailleurs, les encourager à aller dans ce sens. Je suis très optimiste quant à l’avenir de la bande dessinée en Algérie.

Votre opinion sur la situation actuelle de la bande dessinée algérienne ?

Vous savez les Algériens sont considérés les meilleurs en Afrique dans le 9ème art, ceci, tout simplement parce que nous avons commencé très tôt. D’ailleurs, c’est juste après l’Indépendance que nous avions créé la revue M’quideche. Pour le public, c’était une découverte à l’époque de voir une bande dessinée. Nous avons commencé avec M’quidech, puis formé une équipe ou une élite en quelque sorte, qui a réalisé une bande dessinée variée où chaque artiste avait son style. Dans la revue de M’quideche, vous retrouverez des histoires sur la révolution, sur l’Émir Abdelkader, Jugurtha, des histoires comiques et humoristiques. Dès le départ, nous avions commencé avec une bande dessinée riche et variée. Nous avions de l’avance sur beaucoup de pays arabes et maghrébins. Actuellement, avec le FIBDA, on expose avec toutes les bandes dessinées du monde, et les Européens qui viennent y participer sont toujours étonnés de voir la qualité de nos dessinateurs. Des dessinateurs qui sont toujours sollicités pour exposer ensuite à l’étranger en France, en Italie… Pour ce qui est de la bande dessinée en Algérie, la jeunesse est en train de se former, grâce notamment au FIBDA qui organise ces concours pour les jeunes de 13 et 14 ans, et pour les plus de 18 ans. Ces actions encouragent les jeunes à produire. Ceux qui ont du don et qui travaillent à l’intérieur du pays y trouveront l’occasion de se faire découvrir et montrer la qualité de leur travail. Nous, en tant que membres du jury, nous les encourageons et ces festivals leur font découvrir d’autres jeunes talents pour se comparer et s’inspirer mutuellement.

La bande dessinée kabyle est un rêve ou une réalité ?

Lors du dernier Festival de la bande dessinée, nous avons réceptionné les œuvres des différents concurrents et nous en avons sélectionné une en Tamazight pour lui attribuer un prix. Nous sommes très contents de voir désormais de plus en plus des bandes dessinées en kabyle. Je pense que la bande dessinée en Tamazight a beaucoup d’avenir, tout comme la langue d’ailleurs. Il faut un début à tout, après, tout est question de volonté et de travail. Chaque année nous avons de plus en plus de jeunes bédéistes qui viennent grossir nos rangs. La problématique que je soulève toutefois, c’est la nécessité de passer à une autre étape. Actuellement, les jeunes produisent et exposent, mais cela ne doit pas s’arrêter à ce stade. Il faudrait disposer d’éditions qui prennent en charge les œuvres. Lorsque vous faites des albums complets de bandes dessinées pour rester dans un tiroir, faute de moyens, c’est désespérant. Il faut que les éditeurs s’impliquent et aident ces jeunes à éditer leurs œuvres. En dehors de ces festivals, la bande dessinée est quasi inexistante, vous ne la verrez ni dans les kiosques ni dans les librairies et c’est déplorable. L’absence d’édition pénalise les jeunes bédéistes qui, incapables d’éditer à leur compte, finissent par jeter l’éponge et c’est vraiment triste. Les éditeurs auraient beaucoup à gagner en les prenant en charge. En plus du fait de les encourager, ils engrangeront certainement des bénéfices car le lecteur algérien raffole de la BD.

La bande dessinée en Algérie, est-elle accessible ?

D’une manière générale, elle demeure encore assez chère, car les bandes dessinées sont en couleurs, en papiers de premier choix et avec des techniques d’impression de plus en plus sophistiquées et onéreuses. Nous, au lendemain de l’Indépendance, nous éditions M’quidech en noir et blanc à un dinar, c’était à la portée de tous. A l’époque, nous tirions à 50 000 exemplaires. Aujourd’hui, la BD coûte plus chère avec les frais d’impression et d’édition. Il faudrait revoir les prix ou demander une subvention au ministère de la Culture.

On espère revoir les aventures de M’quidech prochainement, serait-ce pour 2018…

Franchement, je n’ai pas d’autres aventures de M’quidech en préparation. J’ai arrêté, je ne peux plus écrire de scénarios à mon âge, (77 ans ndlr), je n’ai plus la même énergie qu’autrefois. Par contre, si quelqu’un a un scénario ou peut en produire, je me remettrais volontiers à la planche à dessin pour autant que possible d’autres numéros.

Entretien réalisé par Hafidh Bessaoudi

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