Belkacem "ressuscite" Asenduq N'Ath Abla

Partager

Hellal Bekacem est un jeune sculpteur de talent habitant le village d'Ighil Ali. Nous l'avons rencontré, dernièrement, dans son atelier, une véritable caverne d'Ali Baba où s'entassaient dans différents coins ses outils de travail, quelques pièces antiques et ses œuvres.

Affable et courtois, Bouhellal, son surnom, nous reçoit dans son modeste atelier. Alerte et l’œil vif, le sculpteur travaillait sur une pièce. Ce natif d’Ighil Ali a, cependant, le mérite de sauvegarder et de donner une seconde vie à des motifs de décoration remontant à plusieurs siècles. Ces signes décoratifs avait été en voie de disparition, car ils n’étaient plus d’usage depuis au moins un siècle. Ils (les motifs sculptés en question) faisaient partie de tout un art et un savoir-faire des anciens artisans-ébénistes et menuisiers du légendaire village Ath Abla, en ruines, juché sur les hauteurs de l’actuelle localité de Tabouâanant, lesquels fabriquaient et sculptaient jadis des portes, coffrets et coffres. À juste titre, ces artisans de talent étaient très connus dans la région et même au delà des frontières du pays par les fameux coffres d’Ath Abla (en kabyle Afniq ou Asenduq n’Ath Abla), un village aujourd’hui en ruines, car n’étant plus habité voilà déjà « quelques 5 siècles », dit-on. Pour sa part, le jeune artiste a admirablement su adopter et reproduire fidèlement ces motifs géniaux sur ses œuvres. Ces ornements sont tout un patrimoine matériel propre à la région des Ath Abbas. «Je m’occupe de la décoration, de la sculpture sur bois en reproduisant, sur les coffres et les portes, les mêmes motifs que ceux des anciens artisans des villages Ath Abla et Tabouâanant. Car, c’était dans ces deux villages que les artisans fabriquaient, il y a des siècles, des portes, des coffres et des coffrets qui portaient des motifs décoratifs propres à la région. Même si ces artisans ne sont plus de ce monde, leurs œuvres sont toujours là. Beaucoup de familles ici, à Ighil Ali, possèdent d’anciens coffres d’Ath Abla, qui sont résistants et finement travaillés. Ce sont des œuvres d’art d’une valeur inestimable. On me ramène, de temps à autre, ces coffres mesurant 3 mètres de long et 1 mètre de haut, pour les restaurer et redonner un nouveau souffle aux motifs sculptés ternis. Concernant les portes d’Ath Abla et de Tabouâanant, pour les apercevoir, il suffit juste d’arpenter les ruelles de l’ancien Ighil Ali et autres villages de la commune. Elles ont au moins plus d’un siècle d’âge pour les plus récentes, et elles tiennent encore. C’est un travail qui était fait pour durer dans le temps», affirme Hellal.

La signification des motifs sculptés demeure « obscure »

Les parements sculptés, ou reproduits à vrai dire, sur le bois par ce jeune artiste, qui n’a que 38 ans, vont de la simple étoile à des motifs encore plus complexes en passant par la croix et l’étoile de David. Sur ce dernier point, Hellal conteste : «Il ne s’agit pas de signes des religions monothéistes. Certes, il y a la croix, l’étoile à cinq faces et l’étoile de David qui évoqueraient les trois religions monothéistes. Mais, à mon sens, cela n’en est pas le cas, car ces signes existent bien avant l’apparition de ces religions», tranche-t-il. Alors quelle signification pourrait-on donner à tous ces motifs très anciens sculptés et incrustés dans le bois? Selon le sculpteur, la signification des motifs est partie avec les artisans-menuisiers des villages Ath Abla, et tout récemment de Tabouâanant. Ils sont morts en emportant avec eux le sens de tous ces motifs ornementaux. Il appartient aux chercheurs dans le domaine patrimonial de faire des études pour donner l’explication de tous ces signes qui vont de simples aux complexes. «Contrairement aux motifs de décoration de la poterie qui sont décodés, ceux que je reproduits ne sont pas encore expliqués», regrette notre vis-à-vis. Pour ses débuts dans le métier, ce jeune artiste n’est pas devenu sculpteur sur bois par un pure hasard, mais, raconte-t-il, c’était en imitant son père dès son jeune âge. «C’était vers l’âge de dix ans que j’ai commencé à m’initier à la sculpture sur bois en imitant mon père. J’ai commencé avec des miniatures comme les cuillères, les couteaux, les fourchettes, les oiseaux,…c’était des pièces que je fabriquais avec du bois. Ensuite, ce fut vers l’âge de 16 ans que j’ai réellement commencé ce métier en fabriquant des coffrets à bijoux et la sculpture décorative sur meubles. Dans la foulée, un antiquaire de la région me remettait d’anciennes pièces à orner ou à restaurer comme, à juste titre, les coffres et les portes d’Ath Abla. Et c’est, depuis, le métier que j’exerce avec mon frère», raconte Bouhellal. Aux côtés de ces œuvres qu’il restaure, sculpte ou décore, ce sculpteur sur bois fabrique aussi des miniatures toutes en bois comme des presses à huile, des couteaux et sabres, des rosaces, des flacons pour fard (Tazult, k’hôl) des mortiers avec pilons (adebuz d-umahraz). Il récupère également le bois mort pour en faire des œuvres d’art d’une beauté exceptionnelle. Ce qui lui a valu d’être reconnu et connu dans la région et même dans d’autres wilayas, puisqu’il participe chaque année à plusieurs expositions. «J’ai déjà exposé mes œuvres en plus de Béjaïa, dans les localités de Timimoun, Alger, Bouira et j’ai remporté le prix national de l’artisanat en 2008», dit-il avec beaucoup de modestie.

Un patrimoine à sauvegarder !

À la question de savoir quelles sont les difficultés qu’il rencontre dans l’exercice de son métier, Bouhellal en évoquera toute une ribambelle. «Pour dire la vérité, j’ai pensé à plusieurs reprises m’arrêter, car, en plus d’être de mauvaise qualité, le bois est très cher. Je travaille avec le bois rouge, l’oléastre (olivier), l’acajou, le peuplier, le frêne et le hêtre. Ce dernier étant importé, me coûte cher. Si seulement on pouvait aider et adapter ses prix aux artisans comme moi pour ne pas baisser rideau», espère l’artiste qui, comme il le dit, ne vit que de son métier. Les commandes sont rares et cela influe sur son moral. Ce jeune autodidacte, qui n’a pas appris son métier dans une quelconque école des Beaux-Arts, a eu l’honneur de ressusciter tout un patrimoine ancestral voué à la disparition. Il a au moins le mérite d’être considéré et aidé par la direction de la culture et la chambre de l’artisanat, du commerce et de l’industrie de Béjaïa pour qu’il puisse perpétuer un art unique et patrimonial venu d’une époque faste, mais révolue, de la région. Quoi de mieux que d’orner sa porte en bois avec des motifs venus du légendaire village d’Ath Abla, berceau des artisans-ébénistes de talent qui, avec des moyens et matériels rudimentaires (scie, rabot, fils, clous,…) surent et purent, avec un savoir-faire qui leur était propre, fabriquaient des portes et des coffres défiant le temps, et en plus sans aucune bavure ni la moindre aspérité. Tous ceux qui voyaient pour la première fois les fameuses portes artisanales d’Ath Abla ou Tabouâanant (ce dernier village était peuplé justement par les descendants d’Ath Abla à partir du 16e siècle) croyaient que c’était l’œuvre de machines de menuiseries modernes. Erreur! Ce sont les inénarrables portes d’Ath Abla qui ont des siècles d’âge. «Il y a dans la région des nostalgiques de l’époque faste de l’artisanat qui prospérait dans les villages d’Ath Abbas comme Ath Abla et Ighil Ali, lesquels viennent me voir et commandent soit une porte ou un coffre copie conforme des anciennes œuvres. Je travaille conjointement avec un menuisier qui, lui, fabrique des pièces en bois que je prends le soin de façonner et d’assembler pour en faire des portes ou des coffres que je sculpte par la suite avec les ornements et autres motifs propres au patrimoine ancien d’Ath Abla, qui sont uniques en Algérie et dans le monde. Faut-il ne pas perdre de vue qu’il existe des pièces anciennes originaires de ce village qui sont exposées dans des musées en France», note avec enthousiasme le digne « héritier » des artisans-menuisiers d’Ath Abla. Sinon, y a-t-il des efforts, autres que ceux déployés par cet artiste, qui vont dans le sens de sauvegarder pour longtemps ce métier artisanal et ses meubles et parements décoratifs uniques au monde? Hellal se souvient d’une action projetée il y a quelques années, mais qui est tombée à l’eau. «Il était prévu, avec le concours de l’association culturelle Taos Amrouche d’Ighil Ali, de créer des ateliers pour apprendre aux jeunes des métiers artisanaux anciens, exercés jadis dans la région des Ath Abbas comme l’ébénisterie et la sculpture sur bois, le métier à tisser, la vannerie, la poterie,…mais le projet n’a malheureusement pas été concrétisé pour des raisons qui m’échappent encore», regrette Hellal Belkacem.

Syphax Y.

Partager