Mellaoua est une bourgade située au piémont des monts éponymes, à peine à quatre kilomètres de la ville de Bechloul dont elle dépend.
Coincés entre la chaîne du Djurdjura et Tachiwine Mellaoua, ses habitants se disent «éprouvés par la marginalisation et l’absence des moindres commodités du quotidien». Pour rejoindre Mellaoua, une route partiellement carrossable existe, mais seulement sur moins de deux kilomètres. Le reste du trajet a été bien malmené lors de la réalisation du pont traversant l’autoroute Est-Ouest à haute de cette commune. Cette route, ou plutôt cette piste, affaissée par endroits, rapiécée par des rustines de terre par d’autres, est bordée d’oliviers et de figues de barbarie. Une fois arrivée à l’école primaire de Mellaoua, d’autres pistes mènent vers des bourgs où sont regroupées des habitations, propriétés d’une même famille. La plupart des constructions ont été réalisées grâce aux aides de l’Etat dans le cadre de l’habitat rural, un programme qui semble avoir la cote dans la région. Toutefois, si des constructions se dressent au milieu des champs d’oliviers, leurs habitants souffrent de ne pouvoir bénéficier du gaz de ville, d’électricité ni encore de l’AEP, étant donné l’éparpillement des maisons anciennement et nouvellement réalisées. Sur l’espace qui sert à la fois de place publique et d’arrêt de bus, des vieillards sont assis à l’ombre, se remémorant le bon vieux temps où Mellaoua était un havre de paix où il faisait bon vivre. Dda Belaid, 78 ans, est né à Mellaoua et il en est fier : «Je suis né ici et pour rien au monde je ne quitterais mon village. Nos ancêtres sont originaires de Tizi-Ouzou dans la région de Tiguemounin avant qu’ils ne s’exilent vers Illitène. Ce n’est que par la suite qu’ils ont décidé de venir s’installer à Mellaoua, une plaine offrant toute les commodités agropastorales. Je me souviens qu’à l’époque, une route forestière menait vers les maquis de Mellaoua et les autorités coloniales exploitaient les ressources de la forêt. Au déclenchement de la guerre de libération nationale, l’armée nous a chassés d’ici et beaucoup d’habitants se sont retrouvés dans les localités voisines d’El Adjiba, Hagui ou Idahachène. Nous n’avons retrouvé nos terres qu’à l’indépendance, mais tout était à refaire. Nos habitations avaient été entièrement détruites et nous avons dû repartir de zéro. Même les sources d’eau avaient disparu. Nous avons repris le travail de la terre, en défrichant et en creusant des puits pour pouvoir assurer le fourrage de nos bêtes et l’irrigation de nos cultures. Depuis l’indépendance, à chaque échéance électorale, différents candidats nous ont promis monts et merveilles, mais force est de constater qu’en 2018, nous sommes toujours en marge du développement. C’est un village oublié», regrette Dda Belaid, en désignant la piste qui attend toujours un revêtement en goudron. «Ni route digne de ce nom, ni gaz, ni électricité… Pour l’eau en revanche, nous nous sommes débrouillés, en creusant des puits, mais ces derniers sont aujourd’hui menacés par la proximité des fosses septiques, car évidemment nous n’avons pas de réseau d’assainissement», poursuivra notre interlocuteur. Et en effet, nous constaterons sur une propriété qu’un puits et une fosse septique sont distants d’à peine… cinq mètres !
Le réseau de gaz naturel n’a pas atteint le village
Pour les villageois de Mellaoua, la discrimination la plus flagrante qui les frappe est sans nul doute l’absence du gaz naturel. Cette énergie est pourtant disponible tout autour de leur bourgade délimitée à l’Est par Bechloul, à l’Ouest par El-Adjiba, et au sud par les territoires des communes d’Ath Rached et d’Ath Leqsar. «Un habitant de Mellaoua s’est vu refuser le branchement au gaz car sa maison est distante de 65 mètres du réseau, alors que les normes de raccordement stipulent une distance de moins de 60 mètres. Pour 5 malheureux mètres, il est privé de gaz naturel ! C’est vous dire la détresse dans laquelle nous vivons», s’exclame M. Irnatene Hocine, membre d’une association qui ne cesse d’activer auprès des autorités locales et de wilaya pour tenter d’apporter une amélioration dans le quotidien des habitants de Mellaoua. «Avec toutes les demandes et tous les rapports adressés aux autorités communales et de wilaya, on pourrait recouvrir le siège de l’APC de Bechloul ! Mais malgré tous ces courriers, aucune suite n’a été donnée à nos sollicitations. Même les différentes directions de wilaya ont été destinataires des doléances de Mellaoua mais sans résultat non plus», expliquera notre interlocuteur. La localité est en effet cernée par le réseau de gaz de ville d’Est en Ouest et du Sud au Nord, mais le périmètre de Mellaoua n’est toujours pas raccordé. «Là où se trouve le château d’eau perché sur cette colline, sur l’autre versant appartenant à Chréa, village voisin, le réseau du gaz existe, idem pour le bourg voisin d’où est originaire le P/APC, mais nous, au milieu, nous devons trimballer des bombonnes de gaz butane depuis Bechloul, avec tous les risques que cela induit vu l’état des pistes…», indique M. Irnatene.
1 500 dinars pour une citerne d’eau potable
Pour l’AEP, l’ADE a réussi à alimenter quelques foyers, mais rares sont ceux qui dispose de l’eau de manière régulière. «Certains foyers sont alimentés, mais d’autres attendent toujours car l’eau n’est pas répartie de manière équitable à cause d’un problème de pression. Les premiers foyers se trouvant en début du réseau disposent d’eau, ceux situés plus loin doivent attendre que les premiers finissent de remplir leurs réserves et ferment les robinets pour que le liquide parvienne dans leurs demeures. L’ADE intervient régulièrement pour réparer des fuites sur certains tronçons, mais sur d’autres elle rejette la faute sur l’APC et vice versa. Nous ne savons plus à qui nous adresser», s’exaspère notre interlocuteur. Et devant le risque de contamination des puits par les fosses septiques et l’irrégularité de l’AEP, les villageois ont recours à des citernes d’eau qu’ils font acheminer depuis la localité de Semmache, à des prix variant entre 1 300 et 1 500 dinars la citerne. Un sacrifice nécessaire pour éviter le pire.
L’isolement de plus en plus pesant
M. Abbas Mohand Ameziane, âgé de 81 ans, intervient à son tour : «Nous avons une mosquée, mais l’hiver il nous est impossible de nous y rendre pour faire la prière ni nos ablutions car l’eau est très froide en l’absence de raccordement au gaz naturel, il y règne un froid glacial. Nous sommes marginalisés par les pouvoirs publics et nous en ignorons les raisons. Pourtant, contrairement à d’autres, nous avons toujours privilégié les voies du dialogue. Est-ce une erreur ?», s’interroge l’octogénaire qui ajoutera : «Au moment des élections, tous les candidats viennent nous faire des promesses, mais une fois élus, plus personne ne remet les pieds ici et c’est ainsi depuis l’indépendance». M. Hocine Abbas, un septuagénaire retraité, nous parlera lui des ordures ménagères : «Le camion de ramassage des déchets ne passe que rarement et seulement devant l’école primaire, mais ce n’est pas suffisant. Il faudrait qu’il assure des rotations régulières à travers tous les quartiers et non pas se contenter de longer la route de l’école», déplore-t-il. Il est vrai qu’à travers notre virée sur les lieux, nous avons constaté que l’environnement est sérieusement malmené, avec la présence de décharges sauvages à la lisière de la forêt, notamment au niveau de la piste menant vers le stade. Celui-ci est également très mal loti, car réalisé en totale contradiction avec les normes exigées. D’ailleurs, une partie de ce terrain de football est en train de s’affaisser, elle a été sommairement réfectionnée avec de la terre battue par les amateurs du ballon rond.
Les villageois au secours de leur unique école primaire
L’unique école primaire du village, baptisée du nom du chahid Bechkir Mohamed, est aussi l’une des préoccupations majeures des villageois qui se sont mobilisés pour qu’elle puisse continuer à accueillir les 62 élèves de la bourgade : «Pour vous donner un exemple, ce sont les enseignantes de cette école qui ont acheté des serrures et des loquets pour les portes des classes. Les citernes d’eau sont régulièrement lavées par les parents d’élèves. Les chauffages à mazout sont défectueux et cette année, un incident a même fait fuir les élèves hors de la classe à cause justement d’un problème dû à la vétusté des poêles. Le réfectoire de l’établissement a été entièrement repeint grâce à un volontariat organisé par nos soins en l’absence des responsables de l’APC. Je ne blâme pas l’actuel P/APC mais tous ceux qui ont un jour été à la tête de la municipalité de Bechloul et qui n’ont jamais consenti d’effort pour notre localité. Les enfants du préscolaire n’ont même pas de salle, nous avons loué un bus pour assurer leur transport vers Bechloul. La salle qui leur était destinée a été transformée en réfectoire, alors qu’il y a assez de place pour construire une cantine à part. L’actuel chef de daïra a visité les lieux et a promis d’intervenir vite pour améliorer la situation dans cet établissement scolaire. Mais aucun changement positif n’est prévu dans l’immédiat. Il faudrait, qu’à la prochaine rentrée scolaire, un réfectoire soit aménagé et qu’une extension soit réalisée pour les salles de classe, afin d’éviter les désagréments qui se profilent déjà à l’horizon. Par ailleurs, ce sont les parents d’élèves qui assurent, par leurs propres moyens, le transport scolaire pour leurs enfants qui fréquentent le CEM et le lycée de Bechloul. Il faut que vous sachiez que nous avons dans l’association des parents d’élèves des pères de famille qui perçoivent un salaire de 15 000 dinars et ils doivent assurer le transport pour trois ou quatre de leurs enfants vers Bechloul. Ils se ruinent carrément dans ces frais qui n’ont pas lieu d’être», nous explique encore Hocine Irnatene. Sur le chemin du retour, nous remarquerons plusieurs pères de familles qui, sacs remplis de provisions, font le trajet à pied, sous une chaleur de plomb. Aucune chance pour eux de trouver du transport depuis Bechloul. La plupart des transporteurs refusent de «bousiller» leurs véhicules sur des chemins de terre battue cahoteux. Il semblerait que «seule la Sainte Lalla Mellaoua veille sur nous et nous protège ! Quant aux autorités locales et de wilaya, elles ne nous accordent aucune importance», n’ont cessé de répéter les villageois.
Hafidh Bessaoudi

