Outre sa beauté somptueuse et impressionnante et sa position surplombant toute la ville, ce monument funéraire est l’un des symboles- témoins de l’histoire d’Akbou et de sa région. Sa réhabilitation et sa protection est plus qu’une urgence. Un homme s’est engagé avec impétuosité et effort dans une entreprise : celle de redorer le blason de ce vestige historique plusieurs fois millénaire. Il s’agit du Dr. Farid Kherbouche, ex-enseignant-chercheur à l’université de Paris 11, actuellement consultant dans le domaine des télécommunications et de l’informatique en France, que nous avons rencontré dernièrement lors de son séjour en Algérie. Entretien.
La Dépêche de Kabylie : Faites-nous une présentation du mausolée du Piton ?Dr Farid Kherbouche : Le mausolée du Piton d’Akbou est un monument funéraire antique d’une valeur inestimable. Importants points de repères sur les itinéraires et marqueurs de territoires, ces pitons étaient souvent sacrés. L’origine du mausolée lui-même reste une énigme. Les écrits d’explorateurs français de la fin du 19ème siècle attribuent son origine à un hypothétique gouverneur romain, sans apporter de preuve sérieuse. Ces explorateurs, sans formation solide en archéologie, ni même en histoire antique, étaient souvent des fonctionnaires de l’administration coloniale, militaires ou civils. Ils croyaient sincèrement à une mission civilisatrice en droite ligne de celle entamée plusieurs siècles avant eux par le « peuple roi », c’est-à-dire les Romains. L’idée d’attribuer l’origine de ce mausolée à un chef local » autochtone » (un princeps gentis par exemple) est très plausible, surtout que celui-ci est situé à la lisière de territoires où différentes tribus, depuis l’antiquité, se sont fortement distinguées. Plusieurs éléments plaident en faveur de cette thèse. Tout d’abord, l’emplacement du site (monuments isolés dominant le paysage) est une marque distinctive de l’architecture royale numide. De plus, les éléments architecturaux (tombes carrées à tour avec couronnement pyramidale, utilisation de fausses fenêtres) forment un ensemble d’indicateurs qui permettent de le rattacher à l’ancienne tradition des mausolées auliques hellénistiques turriformes de plan carré (mausolées-cippes) des « aguelids » maures et numides. Le plus célèbre de ces mausolées-cippes, celui de Dougga (antique Thugga) en Tunisie, édifié à la mémoire de Massinissa, fut réalisé uniquement par une main-d’œuvre numide comme l’attestent des inscriptions bilingues libyques et puniques prélevées sur ce mausolée et conservées aujourd’hui au British Museum à Londres.
Vous avez entrepris depuis quelques temps des travaux de restauration du mausolée. Où en êtes-vous et quel est votre objectif ?l Restaurer est un bien grand mot. Je ne suis pas un spécialiste en la matière et je ne suis pas mandaté pour le faire. J’ai tout simplement consacré quelques jours de mes vacances à remettre certaines pierres à leurs places et à nettoyer l’environnement immédiat du site avec l’autorisation de la municipalité d’Akbou. L’objectif est évidemment de sauvegarder et valoriser ce site, et plus encore de sensibiliser mes concitoyens à l’importance de préserver notre patrimoine. D’ailleurs, j’ai commencé par recruter quelques jeunes de la cité jouxtant le mausolée pour réaliser ces travaux, d’une part dans le but de leur apporter une modeste activité saisonnière rémunérée, et surtout afin de les responsabiliser à la sauvegarde de ce site. Il ne faut pas oublier, par ailleurs, que ce site a un potentiel économique important. Il peut contribuer sensiblement au développement de l’activité touristique de la région et, par conséquent, au développement de l’activité commerçante, la restauration et l’activité hôtelière. Qu’attendez-vous des responsables locaux quant à la sauvegarde de ce monument historique? l Je sais qu’ils s’attèlent prioritairement aux multitudes tâches que requière la logistique d’une importante ville comme Akbou. Néanmoins, il ne faut pas perdre de vue que le mausolée d’Akbou exige plus d’attention pour les raisons évoquées tout à l’heure.
A lire des écrits de colons sur ce mausolée et sur la ville d’Akbou, il y a de quoi être sceptique, n’est-ce pas ?l Je leur rends un grand hommage pour le travail d’observation et les documents qu’ils nous ont légués. Ils étaient dévoués à leur travail qu’ils ont exécuté avec sérieux. Mais il est nécessaire de replacer ces documents dans leurs contextes historiques, voire idéologiques. On a trop souvent abusé des mots de voies romaines, de ruines romaines ; toute voie pavée n’est pas nécessairement romaine : les Kabyles pavaient souvent eux-mêmes leurs chemins ; tout débris de construction en pierre de taille ne témoigne pas nécessairement de la main-d’œuvre romaine : dès l’antiquité, les Kabyles, au dire de tous les historiens, se bâtissaient des demeures fixes. Ammien Marcellin qui a fait le récit complet de la guerre qui a opposé Firmus, un quinquegentien (kabyle), au comte Théodose, le meilleur général de l’empire romain sous Valentinien 1er, vante l’apparence monumentale d’un château » indigène « , Fendus Petrenis, situé dans la région d’Akbou et réduit en cendre par ce général. « Magnifique villa, dit-il, que Salmace, frère de Firmus, avait bâtie somptueusement à l’instar d’une vraie cité ».
Qu’avez-vous à dire en guise de dernier mot?l Pour conclure, je souhaite que mon action reçoive l’écho que ce site mérite et qu’elle puisse susciter d’autres initiatives pour le plus grand bien de notre patrimoine commun. Je regrette qu’une antenne-relais des télécoms mobiles soit construite à quelques mètres du mausolée malgré toute l’énergie que j’ai mis à dissuader les maîtres d’ouvrage. C’est un gâchis, non seulement d’un point de vue esthétique mais aussi à cause des éventuels vestiges ensevelis sous ce bunker en béton. Pour ma part, je continue à mettre en œuvre le plan d’action que j’avais établi, il y a maintenant deux ans. Je n’en suis qu’à la première phase, il reste encore beaucoup de choses à faire. Notamment, veiller au classement de ce monument, établir un périmètre de protection, éclairer le monument, etc. Evidemment, si d’autres personnes ou associations souhaitent apporter leur pierre à l’édifice, je serais content de continuer avec eux cette belle aventure.
Entretien réalisé par K. Kharbouche
