Par Mohamed Bessa
Dans la politique comme dans l’amour, il y a les mots et les actes. Si les mots du Président Bouteflika tendent vers une incrimination récurrente de l’ancienne puissance coloniale, ses actes sont loin de refléter une quelconque objection anti-française. Homme de conciliation, c’est-à-dire de non-rupture, c’est dans l’intersection de ses mots et actes que se retrouve la vraie expression de sa politique. Plus d’une fois, il avait loué ce Mouaouiya qui se donnait pour crédo de toujours maintenir un « cheveu » jamais rompu avec ses pires adversaires. Chez lui, les actes veulent fonctionner comme un correctif des mots et inversement. Et quand on s’attèle à chercher ce point de synthèse, on le retrouve plutôt dirigé vers la construction d’un rapprochement durable avec la France, un rapprochement qui présuppose de vider les rancœurs pendantes au passif colonial. Il est probable qu’il n’ait tenu à retourner à l’hôpital parisien que dans l’intention de rattraper les éventuelles incompréhensions que susciteraient ses mots de Constantine. Y a-t-il meilleur gage d’amitié, en effet, que celui subséquent au fait de confier sa santé à quelqu’un ? Il est d’ailleurs le premier président algérien à agir de la sorte. C’est simple, Bouteflika, quelle que soit la nature de sa maladie, peut trouver ailleurs qu’en France les soins adéquats. Ce n’est pas que ce genre de subtilités échappent à l’entendement de la classe politique française qui n’avait pas hésité à jeter son honneur à la curée des médias. Outre un Le Pen qui est dans son rôle naturel d’aboyeur, la droite, de Sarkozy à Douste-Blazy, s’est délectée, avec un rare cynisme, de ce quidam qui prétend tenir le verbe haut face à la France tout en recourant à sa médecine. C’est qu’ils ne conçoivent pas que la France ait à souffrir de chercher ses marques d’hommages dans les subtilités. Bouteflika doit faire acte d’allégeance avec, si possible, courbettes et baisemains. Et pour la suite, on avisera. Leur attitude procède d’un arrogant complexe colonial qui aura révulsé beaucoup de nos compatriotes y compris ceux qui n’ont pas de sympathie particulière pour Bouteflika. Il reste que dans le feuilleton à rebondissements qui tient lieu de relation algéro-française, on ne sait ce qui tient de la politique raisonnée, de ce qui est la part de sacrifice à ces mythiques opinions publiques, perçues, de part et d’autre, comme des magmas d’affectivités incapables de s’extraire des ressentiments du passé. Le président Bouteflika avait relancé la polémique quelques jours seulement après qu’Ahmed Ouyahia ait donné l’impression de calmer le jeu après le très épique séjour américain du MAE. Un séjour qui avait orchestré comme une spectaculaire réorientation stratégique de la politique étrangère. En tirant de son manche un traité signé par la Régence turque avec les Etats-Unis, Condoleeza Rice avait sans doute entendu faire dans la provocation et poser son pays en partenaire alternatif devant les atermoiements et les sautes d’humeurs qui caractérisent la relation algéro-française. Servi par une conjoncture pétrolière sans pareille, le pays est engagé dans un gros programme d’équipement qui ne cesse d’attirer les convoitises étrangères. Mais de la relation algéro-française, les faits prodiguent chaque jour davantage une image différente de celles que suggèrent les mots et précisément ceux qui ont été employés à l’occasion du séjour-bis de Bouteflika au Val-de-Grâce. Dans la seule wilaya de Béjaïa, pas moins de trois délégations françaises avaient pointé, courant de la semaine passée, dans le cadre de la coopération décentralisée. Même le gros accord d’armement conclu avec la Russie aura été rattrapé par une sous-traitance aux constructeurs français du volet équipement des appareils. C’est précisément dans de tels actes qu’il convient de lire le diagnostic des relations entre les deux pays. Et c’est sans doute ce parti que prend Jacques Chirac, vieux Sioux de la politique qui sait qu’il n’y a pas lieu de confondre les montées de fumées avec des débuts d’incendies. S’ils sont si nombreux, où diable se cachent-ils ces nouveaux agneaux du Seigneur ? Pourquoi ces Kabyles qui ont eu le cran de demander le départ des brigades de gendarmerie craindraient-ils de s’avouer pratiquants d’une religion ? Ils ont pourtant pour eux de baigner dans une communauté globalement tolérante et une Constitution qui garantit la liberté des cultes. Dans la récurrence des articles de presse consacrés au prétendu phénomène de reconversions au christianisme, on ne trouve jamais ce qui en est, en principe, le principal objet. Combien sont-ils, quelles sont éventuellement leurs figures de proue ? Quelles réactions concrètes ont suscité ces conversions avec lesquelles on ne cesse de nous rabâcher les oreilles ? Le thème est, en fait, un parfait serpent des mers que la presse arabophone ressasse à l’envi avant d’être relayé par des intellectuels francophones « islamisants » à l »exemple de Saâd Lounès. C’est plutôt le phénomène d’islamisation, précisément de jihadisation, qui est pourtant la grande nouveauté de la sociologie politique Kabyle. La fiction de l’évangélisation de la Kabylie sert grandement les intérêts des islamistes qui trouvent là une sérieuse raison de fouetter l’ardeur au combat des prosélytes du salafisme. Cette affaire rappelle l’attitude de ce paysan kabyle qui prodiguait cautère sur cautère à son bœuf avant de se rendre compte que c’est en fait l’âne qui était malade.
M. B.
